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Rouge / Introduction

Œuvre de jeunesse, selon l’expression consacrée, Rouge a été écrit entre avril et décembre 2009 et épisodiquement publié sur le forum des Jeunes écrivains. Profitant de diverses inspirations, dont celle omniprésente de l’univers de Caro et Jeunet, il se caractérise par une écriture nerveuse, une poésie vulgaire, une folie mignonne et un fil scénaristique, tel que je les aime, absolument catastrophique.

En vous souhaitant une agréable lecture,

J.L.M.

separateur korean

Chapitres 1 à…

Photographie : http://www.fool-artistic.fr/

Rouge / chapitre 10

Il y eut dans le couloir trois jours de crainte. Trois jours durant lesquels personne n’a osé sortir ou comprendre. Trois jours avec l’insomnie au creux des paupières.
Les Résidents ont tiré les rideaux.
Poc !
L’horizon s’est endormi en un point infime, poc ! sous les plis de la première valve de leur cœur. L’horizon plate s’est endormi, comme un téléviseur qu’on éteint, avalé en un point central, poc ! C’est ici !
Là où ici il n’y a plus d’horizon.
Poc !
Il y a eu un écran noir… Et un point, un point le regardait.
Alors il y eut de la lumière, ici ou là, et un reflet se perdait dans l’un ou dans l’autre.
Il y a eu le soleil qui restait sous sa couette jusqu’après sept heures du matin.
Il y a eu les étoiles, quelque part dans le ciel ; elles observaient avec émerveillement la Terre au-dessus d’elles tout étoilée de ses lumineuses mégalopoles. C’était le Spleen de Paris en anglais, mais sans la conscience.
Il y a eu le silence. Ou bien… c’était comme le chuchotement du silence qui leur rappelait à tous de ne pas l’oublier. Le silence n’est pas d’ici. Il est au milieu, comme un mur – non ! c’est un mur, et il pousse comme du chiendent.
Les Résidents, ils ont mangé que des pâtes au beurre, et toujours les mêmes, comme à la cantine, celles en alphabet.
Sur le bord de leur assiette, ils tentaient tous d’écrire leur prénom. Ça leur prenait du temps de manger… et ça leur faisait gagner du temps sur l’ennui. Ils cherchaient les lettres dans les pâtes froides. Comme ils avaient pas d’appétit – et c’était cette constante qui tuait la vieillesse – à peine arrivés à la moitié de l’assiette, ils s’arrêtaient de manger… Et les pâtes en trop, les pâtes qu’ils avaient en double, et personne avec qui faire des échanges, les gentils vieux les jetaient… mais pas dans le cendrier (même ceux qui ne fument pas ont un cendrier), dans le truc le plus proche, un truc de la race des contenants, n’importe quoi qui n’avait aucun rapport avec les phénix et les conneries de ce genre.
Mais leur alphabet c’était comme le reste, ils reconstituaient jamais rien comme il fallait.
Ils enrageaient sur le fabriquant de pâtes, ils s’imaginaient que ces cons de ritals écrivaient avec autant de lettres qu’ils ne comptaient… escrocs, putain d’escrocs ! ils répétaient.
Ils reconstituaient jamais rien comme il fallait.

Rouge / chapitre 9

Puis tout a repris son cours habituel, sans vague et sans remous. À sept heures du matin, on n’entendait plus Carmen. Le livreur passait, le soleil s’endormait, les mois tournaient comme des toupies. Mademoiselle K. s’était acheté un téléviseur mais ça neigeait constamment dans le petit écran et ça lui faisait tourner la tête. Sa vue grésillait et son cholestérol augmentait : le démon chocolat n’avait pas de limites. On était en janvier et Noël lui tardait déjà. C’était l’occasion de se réunir avec les autres Résidents. Madame I. était morte depuis cinq ans.
Dans le couloir, sur les murs floraux, les choux du Curé avaient remplacé les raviolis de Madame I., tant mieux. Ça leur renvoyait une bonne image. Une odeur de chou, c’était la preuve qu’un couloir était en bonne santé. Un couloir comme un autre et ainsi moins de chance de se faire repérer par la mort.
Pervenche achevait la collection force 3 de son magazine de mots croisés préféré lorsqu’elle aperçut dans la rue un camion de déménagement. Elle l’entendit surtout. Et depuis longtemps, à dire vrai. Ça l’avait dérangé au beau milieu d’un mot en six lettres : on la donne au chat. Un instant, elle l’avait eu au bout de la langue, mais à cause de ces enculés qui l’avaient interrompu dans sa réflexion, le mot, il avait dû bondir hors de sa bouche, car elle ne s’en rappelait plus. Et il n’y avait rien d’autre à penser que le vacarme des hommes dans la rue. Avant de se lever pour épancher sa tempête, et pour être sûre d’être à la hauteur une fois fait, elle avait attendu que sa colère monte, longtemps, avec de moins en moins de patience, et elle avait laissé la cacophonie crachée par la rue lui triturer longtemps les tympans.
Une fois la patience érodée, Pervenche, remontée comme une trotteuse, a fini par ouvrir la fenêtre.
Coi !
Elle s’apprêtait à vociférer tout un tas d’injures parfaitement déplacées pour une vieille dame lorsque son élan fut interrompu par un insensé ballet de cartons que les déménageurs entassaient – et elle crût mourir d’avoir à l’admettre – dans la cour de la Résidence.
Pervenche ne cracha rien. Elle ne lâcha pas un mot. Elle demeura la bouche bête, ne retrouva pas sa langue et ne termina jamais sa grille de mots croisés.
Puis elle fut de nouveau assommée par sa peur lorsque les bruits commencèrent à s’approcher. Ils tambourinaient désormais dans le couloir. Personne au judas n’osait regarder. Vraiment personne.
Par la fenêtre, en un dernier effort et tout en se dissimulant derrière ses pensées en plastique, Pervenche a aperçu une jeune femme qui commandait les opérations.
La jeune femme a disparu dans la Résidence. Mais personne ne l’a vu. Personne au judas n’a eu la bravoure de se pencher.

Rouge / Chapitre 8

La dernière fois qu’ils s’étaient tous retrouvés, ici ou ailleurs, c’était en hiver. Tout était mieux alors, car tous étaient un peu plus jeunes. Et puis l’hiver est tendre dans le coin, attentionné et amoureux. La neige blanche, quand on la laisse tranquille, elle rend les malheurs si jolis. Le duvet d’un nuage sur une tombe, comme un long aigu de violon dans l’air, une brume légère et apaisante. Et la neige qui caresse le visage pour le consoler. Rien n’est plus beau qu’un cimetière enneigé de la tête aux pieds.
Y avait pas de fleurs dans le carré familial aujourd’hui. Cette absence contre nature, c’était pour toutes ces minutes que les Résidents avaient perdues, pour tout leur emploi du temps bouleversé. En apparence seulement, car pingres comme ils étaient, c’était juste une bonne raison pour pas laisser le fleuriste et le croque-mort s’enrichir. Leur petite vengeance hypocrite. Pour ce cri, qui avait rampé tout le long de leur sept heures du matin, ce cri, qui s’était ensuite mué en pâté pour vers puis en cortège funéraire. Mais les cris ne mouraient pas et nul ne savait où s’était enfui celui-ci.
Ils avaient tous annulé leur rendez-vous avec le quotidien et ça leur plaisait pas ce foutu remue-ménage. Ils sentaient bien que quelque chose venait de péter, qu’ils continuaient de vieillir, et plus durement encore. Ç’aurait pu être de l’engrais de chairs mortes… pourtant ça semblait pas leur servir à faire pousser quoi que ce soit.
Ils s’étaient quand même tous cotisés pour payer à leur ancienne voisine le polissage et le cirage du cercueil, car ce n’était pas pris en charge par l’État. Mais c’était que des singeries égoïstes cette sorte d’accord commun : aucun n’aimait trop les échardes et ils désiraient juste être traités de la même façon lorsque viendrait leur tour.
Pour le reste, ils s’étaient contentés de s’habiller à la mode vingt-et-unième, y allant chacun de son noir personnel. Ils observaient un peu leur enterrement ; ils étaient si vieux que ç’aurait pu être maintenant. C’était la sagesse qui les faisait pas pleurer. Le voile noir sur Mademoiselle K. et Pervenche, il devait servir à autre chose. Seuls dans le gravier leurs souliers portaient le deuil.
De son côté, Monsieur le Curé avait préparé un discours, un machin sûrement sérieux, car il avait longtemps fait patienter ses congénères avant de le commencer. Ça commençait ainsi : « Comme la vérité de Dieu, qui est notre loi immuable… », et sans doute à partir de « Dieu », quasi personne n’y prêta plus attention. Les curés, et ils semblaient tous d’accord là-dessus, ça disait toujours la même chose… et personne autour de la tombe ne croyait en Dieu… ni même la pauvre Madame I. en dessous, mais il fallait bien pour une dernière fois qu’elle s’accommode aux coutumes.
Leur église à eux, c’était la Résidence. Ça leur suffisait à croire à tout et à n’importe quoi.
Absolution entendait vaguement le Curé, des trucs à propos de la joie d’être mort, et il divaguait un peu sur les mots, il lorgnait, en contrebas, la fosse proprement taillée. De la place, y en avait bien pour quatre ou cinq personnes là-dedans, pensait-il. Il avait déjà eu l’occasion de le vérifier. L’expérience forge les hommes. Mais l’idée, l’éternelle, lui paraissait insensée. S’il sautait, y aurait bien quelqu’un pour venir le repêcher. Et puis il n’avait pas très bien mangé la veille. Non, vraiment, la seule loi acceptable en ce monde, c’était bien le dernier repas d’un condamné. Aux côtés d’Absolution, le docteur musclait ses yeux, tout globuleux et gorgés des pensées de la veille. Il se demandait si on droguait les morts pour ne pas qu’ils souffrent de trop, qu’importe où ils allaient, le voyage était forcément long et éprouvant. Ça lui aurait presque donné envie d’être à la place de Madame I., toutes ces drogues qui devaient circuler sous sa peau morte. Une petite transfusion de sang, à la limite, ça pouvait lui faire passer l’envie de se biturer en rentrant. Madame I. aurait sans doute été d’accord, elle avait offert ses organes à la science (qui n’en avait rien fait de toute façon; hop, doggy bag) ; alors un peu de sang, en le faisant réchauffer, peut-être, oui, c’était pas une si mauvaise idée. Ça aurait été comme la fois où il avait bouffé ces couilles de cycliste mort, il était resté perché sur une grille de sudoku pendant des heures.
Ensuite, les croque-morts ont dû descendre le corps. Sans doute… car après un moment de silence, les Résidents ont levé la tête, et ils n’ont plus rien vu.

Rouge / chapitre 7

Il était sept heures du matin d’un jour sans fin. Il n’avait pas de rideaux, le soleil, et cela faisait près de dix minutes que les habitants de la résidence Rouge étaient debout. Il n’y avait pas de règles, et pourtant, tous les jours à la même heure, chacun était debout. Le soleil aurait voulu dormir plus longtemps, mais ça frappait à sa fenêtre. Ils faisaient du bruit les petits vieux. Et le soleil se résolut à se lever.
Il était sept heures d’un jour sans fin. Monsieur O. déjeunait avec son fils ; ça lui avait jamais coûté si peu cher de nourrir deux personnes. L’un mangeait, l’autre le regardait en silence. Ils écoutaient ensemble le bâillement du jour qui s’étire. Comme chaque matin à cette heure, Mademoiselle K. vérifiait que le compte y était. Vingt et un et mille francs. Elle restait persuadée que le cours du franc finirait par monter. C’était assez logique, en somme, l’État n’en produisait plus. Ça ne pouvait que monter. Son fils travaillait au guichet d’une banque. Il lui avait un jour expliqué comment fonctionnait la bourse. Elle était peut-être un peu con, Mademoiselle K., mais elle avait de la mémoire, et, à son âge, c’était un joli exploit que de réussir encore à calculer des liens de causalité. Parce que bon, à trop vieillir, même les plus intelligents finissaient cons. L’affaissement hiérarchique.
Elle n’avait plus de dents depuis longtemps et son dentier, c’était celui de son mari. Quand elle le portait, ça la rajeunissait un peu – les mongoliens ont tous l’air d’avoir le même âge – ça lui faisait aussi une tête bancale. De face ou de profil on s’écarquillait les yeux sur les deux rangées de dents quasi plus larges que le visage et qui riaient autour de Mademoiselle K. comme un crâne aurait bouffé une pomme sans la digérer. On s’était à force imaginé que le coup de la mâchoire inférieure en avant, ça servait à récolter la pluie dans les pays les plus arides, avant qu’il n’y ait des puits (et avant qu’on ne construise une fontaine dans la cour intérieure). Ça tendait forcément à se confirmer en ce lieu aride.
Il était sept heures d’un jour sans fin et Monsieur le Curé lavait son slip beige au savon. Son surnom, les autres résidents l’avaient trouvé pour lui. Ils étaient pleins de subtilité, et Monsieur le Curé, tout moche comme un pou et qui n’avait jamais été marié, ils avaient tous conclu qu’il était encore vierge.
Tandis que Monsieur le Curé faisait sécher son unique slip au sèche-cheveux, dans l’appartement à côté, un cri retentit… C’était comme si l’alarme du premier mercredi du mois servait aujourd’hui à quelque chose. Non ! Monsieur le Curé n’aurait pas dû entendre un cri. Il ne le voulait pas. Sa voisine, Madame I., à sept heures, elle écoutait Carmen. Et c’était pas Carmen, et c’était pas de la musique…
Un long cri qui s’est arrêté net !
Crissant, la journée dérapa toute seule du disque.
Monsieur O. renversa son bol de lait sur son haut de laine. Il devrait donc le faire laver. Il devrait prendre une douche plus tôt que prévu. Et ça sentait pas bon toute cette histoire. Parce que le changement, dans cette résidence, y avait pas pire pour tout foutre en miettes. Mademoiselle K. s’arrêta de lécher ses billets. Elle perdit le compte. Dut recommencer. Elle serait donc en retard de cinq minutes sur son emploi du temps. Non, c’était vraiment pas bon cette histoire. Ces cinq minutes de retard, il lui en faudrait des efforts pour les récupérer. Elle devrait faire une croix sur quelque chose. Elle ne savait pas quoi encore. Mais ça la fichait dans de beaux draps. Monsieur le Curé, lui, il avait dû enfiler son slip tout trempe. Il s’était rué dans le couloir, avait frappé à la porte de Madame I. et maintenant il redoutait quelque chose d’autre, un rhume, une grippe des testicules, n’importe quoi de redoutable. Avec tous ces cancers qui rôdaient, il était pas très rassuré.
La porte était ouverte. Dans le salon, il reconnut Pervenche, la petite folle du bout de palier. Elle, à sept heures du matin, elle marchait dans les couloirs de la résidence avec son petit carnet. Elle penchait son nez dans l’embrasure des portes pour deviner ce que ses voisins avaient mangé la veille. Mais elle avait un odorat de tympan crevé. Sur la page du mardi, on pouvait lire : chocolat avec poulet et choux, yaourt à la menthe, café arabe… Aujourd’hui, elle aussi ne finirait pas ce qu’elle avait commencé. Et, pour sûr, ça allait mettre un sacré bordel dans la Résidence. Il était sept heures d’un jour sans fin et la corde d’Absolution, le solitaire du premier étage, elle venait tout juste de rompre. Il avait trop mangé la veille Absolution. C’était toujours la même chose. Il ne tenait pas à quitter ce monde le ventre vide, un réflexe d’ancien légionnaire.

Rouge / chapitre 6

Madame I. aimait le chocolat et c’était apparemment pour cette raison que le docteur lui avait interdit d’en manger. Pourtant, le chocolat, quand elle en mangeait, Madame I. n’avait plus d’arthrite.
Elle découpait soigneusement un carré, puis un autre, et ainsi de suite jusqu’à la fin de la plaquette. Puis elle déposait tout ça sur un napperon, par piles de trois, s’asseyait dans son fauteuil, posait un coussin sur ses genoux et attendait que son programme télé démarre. Elle était patiente et organisée Madame I., et le chocolat, elle trouvait que ça allait bien avec la télé. D’ailleurs, elle n’avait jamais trouvé l’intérêt d’une telle sucrerie avant que son mari n’achète un poste de télévision. Elle commençait à déguster son chocolat à quatorze heures, et ne devait pas manger plus de la moitié de la tablette avant la page de publicité. Elle s’y était toujours tenue à ses règles, Madame I.. Pourtant, elle allait devoir changer de programme très bientôt et ne le savait pas encore. La vie était bien faite. Si elle avait su, ce jour-là, Madame I. aurait terminé sa tablette de chocolat plus tôt que prévu. La vie était bien faite. On ne savait jamais ce qui allait arriver. Ainsi, Madame I. n’avait jamais enfreint cette règle sacrée : une heure de chocolat par jour, ni plus ni moins.

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Rouge / chapitre 5

À soixante et quelque quinze années, on a beau aimer le tennis et le foot, on le pratique juste avec les yeux. Et là encore, ça fait quand même un peu mal aux os. C’est que le canapé de Monsieur O. avait les ressorts un peu raides. Il aurait pu se mettre au golf, un peu comme tous les vieux, mais ça aussi ça le fatiguait. Puis c’était long, dix-huit trous, et ça lui rappelait trop de mauvais souvenirs. Un parcours de golf, un no man’s land bien entretenu en somme.
Sur le canapé, y avait des coussins tout difformes qui se plaignaient. Le coussin coude droit, le coussin coude gauche, celui pour la nuque, etc. Y avait beaucoup de coussins – difficile de les compter – un pour chaque os (à peu près). La radio lui filait moins de courbatures pour autant de coussins. C’était à cause de cette manie qu’avaient les jeunes gens d’offrir à leurs parents le dernier cri de la technologie. Ça donnait des Monsieur O. avec le câble, le satellite, et des lecteurs de bidules qui ne marchaient jamais, qui faisaient mal aux os et aux yeux. Quand la jeune filleule de Monsieur O. lui rendait visite, quelque chose comme tous les 29 février, elle se sentait toujours obligée de ramener avec elle – en plus de son imbécile de mari – tous les machins électriques qu’elle trouvait sur le chemin. Pour le chasser un peu de sa solitude qu’elle disait. Et l’autre ahuri en chemise-cravate, ruminant sa nicotine en pâte à mâcher, il bougeait tous les meubles, il tendait des fils à droite à gauche, et vas-y que j’te débranche le courant, que j’te déplace la vieille radio. Monsieur O. ne disait rien. Il aurait préféré sans doute qu’on ait quelque chose à lui dire. Mais si elle ramenait tout ça, c’était pas pour des prunes. Ça la déprimait cet endroit, et cette ampoule dans le couloir, qui grésillait, et le silence. Même les voitures, en contrebas, qui semblaient rétrograder doucement quand elles passaient près du vieil immeuble rouge. Y a pas de nationale près des cimetières, c’est comme ça. Monsieur O. profitait alors du téléviseur, le reste de la journée, jusqu’à l’éteindre, en débranchant la prise, et pour ne plus jamais l’allumer de nouveau. Il embrassait sa filleule sur le front, car elle ne lui tendait que ce morceau-là, et il saluait son gendre. Il les reverrait sans doute plus, et, lorsqu’il finirait par l’admettre, la télévision prendrait tout son sens.
Dans le couloir, les judas s’éclairent. Chacun observe les perturbateurs s’en aller, en les maudissant. Le genre de sort qu’on lance aux pauvres âmes pour qu’elles n’aient jamais à vieillir. Ou pas de cette façon.

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Rouge / chapitre 4

Monsieur O. ne lisait pas vraiment le journal. Il se servait un café, s’asseyait devant sa porte et guettait les bruits dans le couloir ravioli. Il vérifiait que sa vue n’avait pas baissé, qu’il savait encore lire. Comme il faisait semblant de lire tout en en cherchant ses lunettes, les nouvelles du jour, ça faisait un peu comme son vieux transistor qui ne transmettait qu’un mot par-ci par-là. Et ce genre de nouvelles était assez effrayant. La veille, il avait cru qu’un certain Raphaël Nadal, joueur de ping-pong espagnol, venait de s’emparer du pouvoir en Thaïlande. Il n’était pas idiot, Monsieur O., un peu distrait, peut-être, et pas très regardant sur la politique extérieure. Mais que l’Espagne ait colonisé un bout de terre asiatique, ça le titillait un peu. Il craignait qu’une guerre éclate. Et c’est pas qu’il pensait être mobilisé au front, mais bon, les espagnols, il les avait jamais trop aimés. Ça le marsouinait un peu de penser que la France pouvait s’allier à des crétins qui ne savaient pas faire la différence entre l’Amérique et l’Asie. C’est pas qu’il était raciste, Monsieur O., il aimait pas la guerre, c’est tout. Et les Espagnols aussi. Ça lui rappelait les Arabes, les Espagnols, et il aimait pas trop les Arabes non plus. Surtout les Algériens, car c’était bien ceux-là qui avaient tué son unique fils. À la guerre. Un fils, c’est plus important que l’éthique. Le silence de Monsieur O., c’était la photo sous verre de son fils en uniforme. Fallait pas lui parler d’Espagnols à Monsieur O., ça lui rappelait son fils. Il était pas bien compliqué, fallait juste le connaître un peu. Et quand on a ses raisons, être raciste, c’est pas si grave que ça, qu’il pensait.

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Rouge / chapitre 3

Ici. Le silence qui n’a pas pris une ride. Le silence long et lisse et large.
Un silence ancien, qui ne pleure pas, qui ne se réjouit pas. Il se tait, il constate et ne fait pas de projets sur le futur.
Tout le monde déteste le livreur. Pourtant, une heure avant qu’il n’arrive, les yeux derrière le judas battent déjà comme un cœur de nouveau-né. Et attendent. Et ça ronchonne doucement quand il court dans le couloir, le livreur. Le silence prend vie pour un moment. Il peut bien être court, ce moment ; face au présent, instantané, hors du temps, celui qui prouve que personne n’est encore mort, ce moment est long, très long. Alors ils en profitent… Puis retournent à leur silence. À leurs horloges aux ressorts crevés, aux aiguilles qui s’affolent. Leurs vieux postes de radio semblent encore crachoter un poème de Verlaine, mais ça ne grésille plus, alors ils les règlent eux-mêmes, juste un peu, avec leurs doigts pas très délicats qui tremblotent… jusqu’à ce que ça grésille encore, comme s’ils n’entendaient pas bien les voix d’aujourd’hui, claires et audibles. Mais ce n’est pas ça. Ils n’écoutent pas. Ils sont dans le passé, simplement, et ils se laissent bercer par le silence. Et tout ce qui est bruyant, ils ne l’entendent pas, sauf le livreur, car finalement, ils l’aiment bien ce petit jeune. Cet effronté qui se moque de respecter leur vieillesse, en voilà un qui sait les respecter, finalement. Le livreur, il n’est pas du genre à laisser sa place aux vieilles personnes dans le bus. Ils aiment bien, quand ils sortent, qu’on leur laisse l’extérieur du trottoir, qu’on se marre s’ils se vautrent dans le caniveau, qu’on ne les aide pas à porter leurs commissions. Les jeunes d’aujourd’hui, c’est quand même bien mieux qu’avant. Ils n’en font pas des pataquès et des courbettes et des politesses. Les mentalités changent ; ils sont traités de la même façon que tous ceux qui vont crever demain. C’est pas qu’on les aide, c’est qu’on s’en fout. Et ces énergumènes, dans l’immeuble aux pavés d’avant-guerre, leur silence, ça les emmerde. Faut pas croire, quand on vient leur filer un coup de coude entre les côtes, ça leur fait moins mal que ce qu’on croit. Mais bon, un vieux, ça ronchonne, alors ils font comme tous les autres, ils pointent un œil par la fenêtre, par le judas, par le téléviseur, et ils grommellent et se plaignent. Ça fait passer le temps. Le temps que le livreur arrive.

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Rouge / chapitre 2

L’auréole sous les bras dont ils n’arrivaient jamais à se défaire, ils ont d’abord pensé que c’était de là que poussaient les ailes des anges. À cause des champignons… et aussi des statistiques à la télé : l’espérance de vie constatée dans la région démontrait qu’ils n’avaient pas l’air en très bonne santé. Pourtant, il en fallait plus pour convaincre les autres, ceux qui passaient au-dessous des fenêtres… gens pressés. Les Résidents, étonnés, concentrés sur leur prestance d’escargot mort, eux n’avaient sans doute jamais marché aussi vite.
La transpiration sous les bras, ça leur rappelait qu’ils vivaient encore. Et le judas auquel ils s’accrochaient, ça leur rappelait qu’ils n’étaient pas seuls. Le couloir le leur rappelait.
Dans le couloir, ça ne courait pas, ça ne piaillait pas. Ça se taisait. Ça respectait le silence.

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Rouge / chapitre 1

Il n’était pas minuit et ça puait déjà les raviolis micro-ondés dans le couloir du second étage. Chaque fois la même chose. Et puis, il n’était jamais vraiment minuit dans la Résidence aux briques rouges. Quelques horloges racontaient à propos de minuit de vieilles et effrayantes légendes. Mais on ne les écoutait plus, on passait d’un jour à un autre, sans les mauvais rêves, et ça puait, et pour de vrai, et le couloir, figurez-vous qu’il avait pris lui aussi la couleur des raviolis. Et il ne manquait pas les morceaux de viande. Les murs les mâchouillaient encore.

Le couloir, oui, c’était ça, le sas de sécurité qui les reliait les uns aux autres. Ils y passaient, car il le fallait bien, et ils retenaient leur respiration, pas à cause des raviolis, plutôt pour être le plus discret possible. Leur corps tout entier retenait leur respiration, il fallait une ouïe remarquable pour entendre le souffle de leurs pas, la respiration battante de leurs cœurs. Ou bien un judas.

L’hiver dernier, il y avait eu une coupure électrique au beau milieu de l’après-midi. Dans le couloir, des rais de lumière fine avaient giclé des appartements. Et pendant quelques heures, chaque fois que le rayon s’éclipsait, ils savaient que quelqu’un les observait. Ils jetaient un œil discret à droite, sur la porte de Monsieur O., et ça n’en finissait plus. La porte de Pervenche ? Le couloir de s’obscurcir. La porte du docteur ? Ou bien les yeux d’Absolution, le souffle du Curé, l’oreille de Mademoiselle K. ? Et les rais de lumière de s’éteindre. Il y avait un paquet d’yeux planqués derrière les portes, ils semblaient parfois même connectés entre eux. Ça respirait pas dans le couloir, mais dès qu’un œil repérait un passant, à coup sûr, tous les autres se pointaient, comme par magie. L’ennui, ça ne s’explique pas, et ça ne se raconte pas non plus (c’est souvent très ennuyant).

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