Archives de catégorie : Rouge (roman)

Rouge / Introduction

Œuvre de jeunesse, selon l’expression consacrée, Rouge a été écrit entre avril et décembre 2009 et épisodiquement publié sur le forum des Jeunes écrivains. Profitant de diverses inspirations, dont celle omniprésente de l’univers de Caro et Jeunet, il se caractérise par une écriture nerveuse, une poésie vulgaire, une folie mignonne et un fil scénaristique, tel que je les aime, absolument catastrophique.

En vous souhaitant une agréable lecture,

J.L.M.

separateur korean

Chapitres 1 à…

Photographie : http://www.fool-artistic.fr/

Rouge / chapitre 7

Il était sept heures du matin d’un jour sans fin. Il n’avait pas de rideaux, le soleil, et cela faisait près de dix minutes que les habitants de la résidence Rouge étaient debout. Il n’y avait pas de règles, et pourtant, tous les jours à la même heure, chacun était debout. Le soleil aurait voulu dormir plus longtemps, mais ça frappait à sa fenêtre. Ils faisaient du bruit les petits vieux. Et le soleil se résolut à se lever.
Il était sept heures d’un jour sans fin. Monsieur O. déjeunait avec son fils ; ça lui avait jamais coûté si peu cher de nourrir deux personnes. L’un mangeait, l’autre le regardait en silence. Ils écoutaient ensemble le bâillement du jour qui s’étire. Comme chaque matin à cette heure, Mademoiselle K. vérifiait que le compte y était. Vingt et un et mille francs. Elle restait persuadée que le cours du franc finirait par monter. C’était assez logique, en somme, l’État n’en produisait plus. Ça ne pouvait que monter. Son fils travaillait au guichet d’une banque. Il lui avait un jour expliqué comment fonctionnait la bourse. Elle était peut-être un peu con, Mademoiselle K., mais elle avait de la mémoire, et, à son âge, c’était un joli exploit que de réussir encore à calculer des liens de causalité. Parce que bon, à trop vieillir, même les plus intelligents finissaient cons. L’affaissement hiérarchique.
Elle n’avait plus de dents depuis longtemps et son dentier, c’était celui de son mari. Quand elle le portait, ça la rajeunissait un peu – les mongoliens ont tous l’air d’avoir le même âge – ça lui faisait aussi une tête bancale. De face ou de profil on s’écarquillait les yeux sur les deux rangées de dents quasi plus larges que le visage et qui riaient autour de Mademoiselle K. comme un crâne aurait bouffé une pomme sans la digérer. On s’était à force imaginé que le coup de la mâchoire inférieure en avant, ça servait à récolter la pluie dans les pays les plus arides, avant qu’il n’y ait des puits (et avant qu’on ne construise une fontaine dans la cour intérieure). Ça tendait forcément à se confirmer en ce lieu aride.
Il était sept heures d’un jour sans fin et Monsieur le Curé lavait son slip beige au savon. Son surnom, les autres résidents l’avaient trouvé pour lui. Ils étaient pleins de subtilité, et Monsieur le Curé, tout moche comme un pou et qui n’avait jamais été marié, ils avaient tous conclu qu’il était encore vierge.
Tandis que Monsieur le Curé faisait sécher son unique slip au sèche-cheveux, dans l’appartement à côté, un cri retentit… C’était comme si l’alarme du premier mercredi du mois servait aujourd’hui à quelque chose. Non ! Monsieur le Curé n’aurait pas dû entendre un cri. Il ne le voulait pas. Sa voisine, Madame I., à sept heures, elle écoutait Carmen. Et c’était pas Carmen, et c’était pas de la musique…
Un long cri qui s’est arrêté net !
Crissant, la journée dérapa toute seule du disque.
Monsieur O. renversa son bol de lait sur son haut de laine. Il devrait donc le faire laver. Il devrait prendre une douche plus tôt que prévu. Et ça sentait pas bon toute cette histoire. Parce que le changement, dans cette résidence, y avait pas pire pour tout foutre en miettes. Mademoiselle K. s’arrêta de lécher ses billets. Elle perdit le compte. Dut recommencer. Elle serait donc en retard de cinq minutes sur son emploi du temps. Non, c’était vraiment pas bon cette histoire. Ces cinq minutes de retard, il lui en faudrait des efforts pour les récupérer. Elle devrait faire une croix sur quelque chose. Elle ne savait pas quoi encore. Mais ça la fichait dans de beaux draps. Monsieur le Curé, lui, il avait dû enfiler son slip tout trempe. Il s’était rué dans le couloir, avait frappé à la porte de Madame I. et maintenant il redoutait quelque chose d’autre, un rhume, une grippe des testicules, n’importe quoi de redoutable. Avec tous ces cancers qui rôdaient, il était pas très rassuré.
La porte était ouverte. Dans le salon, il reconnut Pervenche, la petite folle du bout de palier. Elle, à sept heures du matin, elle marchait dans les couloirs de la résidence avec son petit carnet. Elle penchait son nez dans l’embrasure des portes pour deviner ce que ses voisins avaient mangé la veille. Mais elle avait un odorat de tympan crevé. Sur la page du mardi, on pouvait lire : chocolat avec poulet et choux, yaourt à la menthe, café arabe… Aujourd’hui, elle aussi ne finirait pas ce qu’elle avait commencé. Et, pour sûr, ça allait mettre un sacré bordel dans la Résidence. Il était sept heures d’un jour sans fin et la corde d’Absolution, le solitaire du premier étage, elle venait tout juste de rompre. Il avait trop mangé la veille Absolution. C’était toujours la même chose. Il ne tenait pas à quitter ce monde le ventre vide, un réflexe d’ancien légionnaire.

Rouge / chapitre 6

Madame I. aimait le chocolat et c’était apparemment pour cette raison que le docteur lui avait interdit d’en manger. Pourtant, le chocolat, quand elle en mangeait, Madame I. n’avait plus d’arthrite.
Elle découpait soigneusement un carré, puis un autre, et ainsi de suite jusqu’à la fin de la plaquette. Puis elle déposait tout ça sur un napperon, par piles de trois, s’asseyait dans son fauteuil, posait un coussin sur ses genoux et attendait que son programme télé démarre. Elle était patiente et organisée Madame I., et le chocolat, elle trouvait que ça allait bien avec la télé. D’ailleurs, elle n’avait jamais trouvé l’intérêt d’une telle sucrerie avant que son mari n’achète un poste de télévision. Elle commençait à déguster son chocolat à quatorze heures, et ne devait pas manger plus de la moitié de la tablette avant la page de publicité. Elle s’y était toujours tenue à ses règles, Madame I.. Pourtant, elle allait devoir changer de programme très bientôt et ne le savait pas encore. La vie était bien faite. Si elle avait su, ce jour-là, Madame I. aurait terminé sa tablette de chocolat plus tôt que prévu. La vie était bien faite. On ne savait jamais ce qui allait arriver. Ainsi, Madame I. n’avait jamais enfreint cette règle sacrée : une heure de chocolat par jour, ni plus ni moins.

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Rouge / chapitre 5

À soixante et quelque quinze années, on a beau aimer le tennis et le foot, on le pratique juste avec les yeux. Et là encore, ça fait quand même un peu mal aux os. C’est que le canapé de Monsieur O. avait les ressorts un peu raides. Il aurait pu se mettre au golf, un peu comme tous les vieux, mais ça aussi ça le fatiguait. Puis c’était long, dix-huit trous, et ça lui rappelait trop de mauvais souvenirs. Un parcours de golf, un no man’s land bien entretenu en somme.
Sur le canapé, y avait des coussins tout difformes qui se plaignaient. Le coussin coude droit, le coussin coude gauche, celui pour la nuque, etc. Y avait beaucoup de coussins – difficile de les compter – un pour chaque os (à peu près). La radio lui filait moins de courbatures pour autant de coussins. C’était à cause de cette manie qu’avaient les jeunes gens d’offrir à leurs parents le dernier cri de la technologie. Ça donnait des Monsieur O. avec le câble, le satellite, et des lecteurs de bidules qui ne marchaient jamais, qui faisaient mal aux os et aux yeux. Quand la jeune filleule de Monsieur O. lui rendait visite, quelque chose comme tous les 29 février, elle se sentait toujours obligée de ramener avec elle – en plus de son imbécile de mari – tous les machins électriques qu’elle trouvait sur le chemin. Pour le chasser un peu de sa solitude qu’elle disait. Et l’autre ahuri en chemise-cravate, ruminant sa nicotine en pâte à mâcher, il bougeait tous les meubles, il tendait des fils à droite à gauche, et vas-y que j’te débranche le courant, que j’te déplace la vieille radio. Monsieur O. ne disait rien. Il aurait préféré sans doute qu’on ait quelque chose à lui dire. Mais si elle ramenait tout ça, c’était pas pour des prunes. Ça la déprimait cet endroit, et cette ampoule dans le couloir, qui grésillait, et le silence. Même les voitures, en contrebas, qui semblaient rétrograder doucement quand elles passaient près du vieil immeuble rouge. Y a pas de nationale près des cimetières, c’est comme ça. Monsieur O. profitait alors du téléviseur, le reste de la journée, jusqu’à l’éteindre, en débranchant la prise, et pour ne plus jamais l’allumer de nouveau. Il embrassait sa filleule sur le front, car elle ne lui tendait que ce morceau-là, et il saluait son gendre. Il les reverrait sans doute plus, et, lorsqu’il finirait par l’admettre, la télévision prendrait tout son sens.
Dans le couloir, les judas s’éclairent. Chacun observe les perturbateurs s’en aller, en les maudissant. Le genre de sort qu’on lance aux pauvres âmes pour qu’elles n’aient jamais à vieillir. Ou pas de cette façon.

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Rouge / chapitre 4

Monsieur O. ne lisait pas vraiment le journal. Il se servait un café, s’asseyait devant sa porte et guettait les bruits dans le couloir ravioli. Il vérifiait que sa vue n’avait pas baissé, qu’il savait encore lire. Comme il faisait semblant de lire tout en en cherchant ses lunettes, les nouvelles du jour, ça faisait un peu comme son vieux transistor qui ne transmettait qu’un mot par-ci par-là. Et ce genre de nouvelles était assez effrayant. La veille, il avait cru qu’un certain Raphaël Nadal, joueur de ping-pong espagnol, venait de s’emparer du pouvoir en Thaïlande. Il n’était pas idiot, Monsieur O., un peu distrait, peut-être, et pas très regardant sur la politique extérieure. Mais que l’Espagne ait colonisé un bout de terre asiatique, ça le titillait un peu. Il craignait qu’une guerre éclate. Et c’est pas qu’il pensait être mobilisé au front, mais bon, les espagnols, il les avait jamais trop aimés. Ça le marsouinait un peu de penser que la France pouvait s’allier à des crétins qui ne savaient pas faire la différence entre l’Amérique et l’Asie. C’est pas qu’il était raciste, Monsieur O., il aimait pas la guerre, c’est tout. Et les Espagnols aussi. Ça lui rappelait les Arabes, les Espagnols, et il aimait pas trop les Arabes non plus. Surtout les Algériens, car c’était bien ceux-là qui avaient tué son unique fils. À la guerre. Un fils, c’est plus important que l’éthique. Le silence de Monsieur O., c’était la photo sous verre de son fils en uniforme. Fallait pas lui parler d’Espagnols à Monsieur O., ça lui rappelait son fils. Il était pas bien compliqué, fallait juste le connaître un peu. Et quand on a ses raisons, être raciste, c’est pas si grave que ça, qu’il pensait.

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Rouge / chapitre 3

Ici. Le silence qui n’a pas pris une ride. Le silence long et lisse et large.
Un silence ancien, qui ne pleure pas, qui ne se réjouit pas. Il se tait, il constate et ne fait pas de projets sur le futur.
Tout le monde déteste le livreur. Pourtant, une heure avant qu’il n’arrive, les yeux derrière le judas battent déjà comme un cœur de nouveau-né. Et attendent. Et ça ronchonne doucement quand il court dans le couloir, le livreur. Le silence prend vie pour un moment. Il peut bien être court, ce moment ; face au présent, instantané, hors du temps, celui qui prouve que personne n’est encore mort, ce moment est long, très long. Alors ils en profitent… Puis retournent à leur silence. À leurs horloges aux ressorts crevés, aux aiguilles qui s’affolent. Leurs vieux postes de radio semblent encore crachoter un poème de Verlaine, mais ça ne grésille plus, alors ils les règlent eux-mêmes, juste un peu, avec leurs doigts pas très délicats qui tremblotent… jusqu’à ce que ça grésille encore, comme s’ils n’entendaient pas bien les voix d’aujourd’hui, claires et audibles. Mais ce n’est pas ça. Ils n’écoutent pas. Ils sont dans le passé, simplement, et ils se laissent bercer par le silence. Et tout ce qui est bruyant, ils ne l’entendent pas, sauf le livreur, car finalement, ils l’aiment bien ce petit jeune. Cet effronté qui se moque de respecter leur vieillesse, en voilà un qui sait les respecter, finalement. Le livreur, il n’est pas du genre à laisser sa place aux vieilles personnes dans le bus. Ils aiment bien, quand ils sortent, qu’on leur laisse l’extérieur du trottoir, qu’on se marre s’ils se vautrent dans le caniveau, qu’on ne les aide pas à porter leurs commissions. Les jeunes d’aujourd’hui, c’est quand même bien mieux qu’avant. Ils n’en font pas des pataquès et des courbettes et des politesses. Les mentalités changent ; ils sont traités de la même façon que tous ceux qui vont crever demain. C’est pas qu’on les aide, c’est qu’on s’en fout. Et ces énergumènes, dans l’immeuble aux pavés d’avant-guerre, leur silence, ça les emmerde. Faut pas croire, quand on vient leur filer un coup de coude entre les côtes, ça leur fait moins mal que ce qu’on croit. Mais bon, un vieux, ça ronchonne, alors ils font comme tous les autres, ils pointent un œil par la fenêtre, par le judas, par le téléviseur, et ils grommellent et se plaignent. Ça fait passer le temps. Le temps que le livreur arrive.

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Rouge / chapitre 2

L’auréole sous les bras dont ils n’arrivaient jamais à se défaire, ils ont d’abord pensé que c’était de là que poussaient les ailes des anges. À cause des champignons… et aussi des statistiques à la télé : l’espérance de vie constatée dans la région démontrait qu’ils n’avaient pas l’air en très bonne santé. Pourtant, il en fallait plus pour convaincre les autres, ceux qui passaient au-dessous des fenêtres… gens pressés. Les Résidents, étonnés, concentrés sur leur prestance d’escargot mort, eux n’avaient sans doute jamais marché aussi vite.
La transpiration sous les bras, ça leur rappelait qu’ils vivaient encore. Et le judas auquel ils s’accrochaient, ça leur rappelait qu’ils n’étaient pas seuls. Le couloir le leur rappelait.
Dans le couloir, ça ne courait pas, ça ne piaillait pas. Ça se taisait. Ça respectait le silence.

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Rouge / chapitre 1

Il n’était pas minuit et ça puait déjà les raviolis micro-ondés dans le couloir du second étage. Chaque fois la même chose. Et puis, il n’était jamais vraiment minuit dans la Résidence aux briques rouges. Quelques horloges racontaient à propos de minuit de vieilles et effrayantes légendes. Mais on ne les écoutait plus, on passait d’un jour à un autre, sans les mauvais rêves, et ça puait, et pour de vrai, et le couloir, figurez-vous qu’il avait pris lui aussi la couleur des raviolis. Et il ne manquait pas les morceaux de viande. Les murs les mâchouillaient encore.

Le couloir, oui, c’était ça, le sas de sécurité qui les reliait les uns aux autres. Ils y passaient, car il le fallait bien, et ils retenaient leur respiration, pas à cause des raviolis, plutôt pour être le plus discret possible. Leur corps tout entier retenait leur respiration, il fallait une ouïe remarquable pour entendre le souffle de leurs pas, la respiration battante de leurs cœurs. Ou bien un judas.

L’hiver dernier, il y avait eu une coupure électrique au beau milieu de l’après-midi. Dans le couloir, des rais de lumière fine avaient giclé des appartements. Et pendant quelques heures, chaque fois que le rayon s’éclipsait, ils savaient que quelqu’un les observait. Ils jetaient un œil discret à droite, sur la porte de Monsieur O., et ça n’en finissait plus. La porte de Pervenche ? Le couloir de s’obscurcir. La porte du docteur ? Ou bien les yeux d’Absolution, le souffle du Curé, l’oreille de Mademoiselle K. ? Et les rais de lumière de s’éteindre. Il y avait un paquet d’yeux planqués derrière les portes, ils semblaient parfois même connectés entre eux. Ça respirait pas dans le couloir, mais dès qu’un œil repérait un passant, à coup sûr, tous les autres se pointaient, comme par magie. L’ennui, ça ne s’explique pas, et ça ne se raconte pas non plus (c’est souvent très ennuyant).

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