Archives de catégorie : Suicides (inachevé)

…/baignoire

Le bruit de mort du métro. La lame de guillotine qui ralentit en s’approchant du cou, façon cinéma, et clac. La foule en délire.
Nous sommes un pays libre, alors ici, la guillotine est en libre-service.

Je ne prends pas de ticket. Pas ce matin. Casque sur les oreilles, je contourne la file. Je n’entends pas le clac ni la foule en délire.
Les portes s’ouvrent.
Je ne sens pas les odeurs de stress, les milliards de gouttes de pipi et de merde, les haleines de semaine dernière, pétroles de café, steaks de clope, parfums coco pétasse.
Je ne sens rien. Immunisée.
Sous l’eau de la baignoire.

…/sommeil/apochromatique/un

Je dors peut-être quatorze, quinze heures par nuit, même si en réalité je ne dors pas vraiment, je crois que je reste bloquée dans le premier stade du sommeil, le moment où tout se mélange et où tout frappe de tout vent, la confrontation de l’intérieur et de l’extérieur, et l’équilibre est intenable. Mes jambes menacent sans cesse de lâcher, et souvent elles se crispent et éructent un spasme qui me réveille en sursaut, le temps de m’accrocher à quelque chose, vite.

Mais lorsque je ne suis pas encore sur le fil, je m’invente des histoires.
J’imagine être l’amour secret de Pierre – oui, les vivants et les morts s’enlacent autant que les muets et les absents. Je ne sais pas à quoi il ressemble, alors je le fais de la forme et du teint de Kirill, les traits tracés par quelques gestes vifs, au caillou et à l’aquarelle. Aussitôt après je le nomme Kirill.
L’histoire n’a pas de fin, la fin est une sorte de big bang et personne ne peut l’imaginer, même moi, avec toute l’expérience que j’aie.
La fin, c’est moi contre le torse de Kirill.
Il dit que je sens bon. Il dit que je devrais arrêter de me laver.
Ensuite je serre trop fort les oreillers et ils se mettent à pleurer comme des baudruches. Lorsque je fais l’amour avec Kirill, ça se termine toujours comme ça, je le serre trop fort et il explose.

Fragment suivant

…/pierre

493.
Dans les tréfonds des pages au css douteux, rien ne meurt. Partout dans le monde, dans des bâtiments sinistres et discrets, des serveurs par milliers, immenses et tuyautés comme des masques à gaz, soufflent la vie artificielle et empêchent les gens de mourir.

375.
Ce sont les objets qui disparaissent les premiers.
On se réveille dans une chambre vide, avec juste un lit, un smartphone ou une tablette, et peut-être même qu’il n’y a plus de fenêtre ni de porte… pourtant rien n’a changé.
La vie paraît plus simple, moins encombrée par le superflu.
Ensuite des tas d’autres choses disparaissent, jusqu’aux êtres humains, mais toujours rien n’a changé, et la vie paraît plus légère encore.
Le monde paisiblement se vide.
Je me sauvegarde dans sa dernière mémoire. Tant pis.

217.
Je crois que je marche vers toi comme je rembobine le fil de toutes mes vies ratées.

145.
Ai passé la nuit sur le profil de S… Ai épluché toutes ses photos, même celles que j’avais déjà vues, c’est-à-dire toutes ses photos, à l’exception de celle qu’elle venait tout juste de poster.
Comme à chaque fois, la vie m’y paraissait lointaine. Ma vie.
Et qui étaient ces gens avec toi qui avaient tous l’air d’être si bêtes ?
T’ai vu au lycée, au collège, à la mer, au tir à l’arc, à la piscine, à l’anniversaire de ta cousine, au carnaval de l’école primaire.
Me suis rappelé toute la vie sans toi.
La fragilité du moment où se croisent les vies, entre deux abîmes.

Fragment suivant

Vincent

Je prends en notes tout ce que dit la jeune femme.
La couverture du carnet est usé, pourtant je le débute à peine. Le temps de tourner la première page, mon écriture jure encore avec celle d’Apolline, si douce et paisible, mais ça ne dure pas longtemps.
(Le carnet je l’ai volé ; mais c’est pas que j’estime qu’il me revient. Je l’ai volé sans le vouloir. Vraiment.)
Le jeune femme raconte des trucs inutiles, comme par exemple ce que mangeait son fils tous les matins, et moi pour lui faire plaisir, je note absolument tout. Je m’éloigne du sujet mais tant pis, je ne sais même plus pourquoi je suis ici. Elle dit qu’elle se levait tous les matins à six heures. Se douchait. Se maquillait. S’habillait. Préparait le petit-déjeuner, de la brioche, du lait, du chocolat, et à six heures quarante-cinq pétante réveillait son fils. Elle sourit quand j’écris tout ça. Elle dit qu’ensuite, elle le conduisait en voiture jusqu’à l’arrêt de bus. Elle l’embrassait parfois, mais la plupart du temps ne l’embrassait pas. Elle dit qu’il faisait toujours nuit, sauf peut-être au début de l’été, mais que c’était même pas sûr. Toujours nuit, elle répète.
Les meubles ont un aspect étrange. Ils semblent tous excessivement lourds.
La jeune femme ne dit plus rien.
Dehors sur un fil, du linge blanc dégouline.
Je pense très fort à
S’allonger nue sous la pluie et vivre et peut-être mourir.
Ou juste je pense trop fort à la pluie.

Je suis seule maintenant sur une île-naufrage.
Je suis un mammouth sur une île-naufrage.
Je dois partir. Je cours vers la sortie.
Pardon.
La porte et la serrure ne font aucun bruit. Je passe à travers. (Ce n’est pas de mon fait, la porte et la serrure ne feront plus jamais aucun bruit, et tout y passe à travers désormais.)

Fragment suivant

Apolline

Je ne sais pas n’est pas une réponse.
Aurélien déchire un petit morceau de la couverture de son cahier bleu, le roule en tube, le presse et le tourne entre ses doigts puis soudain l’écrase. Recommence. Encore et encore.
J’ignore s’il m’observe en disant cela. Je ne vois en réalité que sa lèvre inférieure, la cigarette qui y bouge parfois et imite les bruits de l’âme, un perroquet au bord de sa cage. Lorsqu’il ne reste plus aucun papier, ses doigts tombent le long de son corps, et désespérément s’y accrochent.

Alice est assise sur le canapé. Elle ne dit rien, mais parfois sa main apparaît dans le cadre où nous regardons tous, en direction du sol, du cendrier. Elle tape sa cigarette. Puis sa main regagne les niveaux supérieurs, où il nous est permis de respirer. Façon de parler.

Dehors le vent souffle fort, et parfois un bruit attire mon attention, un pot de fleurs qui tombe, la branche d’un arbre qui casse ou une canette de soda qui dévale la rue, mais ni Aurélien ni Alice ne semblent jamais y prêter attention.
Je me demande s’il est possible que nous restions comme ça pour l’éternité, dans cette position, cet endroit, ce silence. Peut-être.
D’énormes gouttes s’écrasent sur les carreaux de la fenêtre, elles tapent, elles veulent entrer, elles réclament de l’aide ou quelque chose. Mais ici la température est constante, tout est constant, les accroches sont partout et la chute impossible, alors personne n’ira ouvrir.

C’était ta meilleure amie.
J’ignore si la phrase vient d’être prononcée – et alors par qui ? – ou si c’est encore celle des policiers ou celle des parents ou celle des professeurs.
Et ensuite :
Je ne sais pas n’est pas une réponse.
Mais ils ont torts.
C’est exactement la réponse.

Fragment suivant