CIément / fragment 47

Aujourd’hui j’ai planté une quinzaine de bulbes de crocus dans une jardinière. Cette jardinière est en fait l’ancien pot d’un gros bonsaï de ficus benjamina acheté chez Ikea. Quant aux crocus, ce sont des fleurs à bulbes qui fleurissent en hiver.
Ensuite, j’ai nettoyé la terre sur une tranchée de trois mètres environ et j’y ai semé des graines de Navet Rave d’Auvergne Tardive à Collet Rouge. Je n’ai jamais goûté un seul navet de ma vie et je ne pourrais pas dire exactement à quoi cela ressemble. Il y a un navet dans le film d’animation Le Château Ambulant, mais ça n’aide pas, selon moi, à se représenter ce qu’est un navet, à moins de savoir déjà ce qu’est un navet.
Pour remplacer le terreau, j’utilise la terre toute fine que les taupes déposent un peu partout en petits tas dans le jardin. C’est une terre aussi fine que du sable, mais plus riche et fraîche que n’importe quel terreau. Avec leurs ongles affûtés, les taupes décomposent la terre avec patience ; racines, insectes et vers sont lacérés et réduits en une poudre extra-nourrissante de potassium, phosphore, azote et fer. Grâce à cette petite astuce, je n’ai plus de colère particulière envers les taupes. Ce qu’elles font, cela s’appelle au minimum du travail d’orfèvre.

Avant tout cela, j’ai baillé bouche fermée toute la journée derrière mon comptoir d’hôtesse d’accueil/réceptionniste. (Je crois qu’il existe un troisième état de conscience, qui se développe en ce moment, ces dernières années, aussi différent que ne l’est le sommeil de l’éveil, un état nommé « déguisement », un état nommé « théâtre », où le costume est l’égal de la personne qui le porte, en terme de présence et en terme de domination et de possession de l’autre, et un état devenu absolument naturel à notre époque.
L’éveil, lui, est devenu plus rare, plus intense mais plus rare.
Le sommeil, lui, est devenu : impossible, ou, pour moi, devenu : un somptueux tombeau avec écran 3D.)
Sur les coups de quinze heures, une jeune fille et sa mère sont entrées dans la salle d’attente climatisée. La mère s’est avancée vers moi, a dit son nom et son heure de rendez-vous et j’ai dit oui c’est bien ça, merci installez-vous, avec un grand sourire que les gens adorent, un sourire sincère de type troisième état, mon sourire, et ils disent aux docteurs ou me disent parfois, vous êtes vraiment gentille mademoiselle, et au téléphone également, quel plaisir quand on tombe sur vous, alors il faut le dire, n’est-ce-pas qu’il faut le dire ?
La mère et la fille se sont installées sur la rangée de chaises en face de moi et je faisais une sorte d’obsession sur la fille, parfois sur les seins de la fille, tandis que quelqu’un au comptoir me disait que j’étais d’une élégance folle dans cette chemise blanche de marque italienne. Parfois le téléphone sonnait et quelqu’un me traitait de grosse pute et de merde ; par exemple, je disais au téléphone : pardon monsieur, je n’ai pas de rendez-vous disponible avant jeudi prochain, et alors le gars me disait qu’il viendrait me tuer si jamais il arrivait malheur à je sais pas qui et il me traitait d’espèce d’enculé puis raccrochait. En face de moi, j’essayais de ne pas regarder la fille et les seins de la fille étroitement serrés dans une sorte de pull H&M couleur crème.
Je transpirais selon la chance, la malchance et l’humeur des gens, je transpirais par grandes vagues et par marées inattendues, et si on l’observait en détails et avec intérêt, pour un médecin du travail du futur ma chemise blanche dessinait l’oscillogramme très précis de mes anxiétés. C’était immonde, mais invisible je crois à l’œil nu.
Ensuite, la mère et la fille sont entrées dans le bureau d’un docteur, et pendant toute la durée de la consultation, les gens ont continué de me dire combien j’étais charmante et combien j’étais une salope.
J’ai commandé une cigarette électronique sur internet et je me suis dit que lorsqu’il n’y aurait pas grand monde dans la salle d’attente, je fumerais discrètement sous le bureau en gardant la fumée longtemps dans les poumons pour que rien ne ressorte, le souffle Alexandre et la gueule Anaïs, imparable-je-vous-emmerde, au moins le temps de laisser filer le temps pour croiser de nouveau une jeune femme / une jeune femme comme moi (pas moi maintenant ou moi jamais, mais : absolument moi), et y chercher quelque chose encore, ma vie perdue, ma vie orpheline, pour l’enterrer ou l’inverse (même si l’inverse est évidemment tout ce que nous souhaitons – mais il n’est jamais facile de se sacrifier pour la bonne cause, même pour sa propre cause.
Toutes les erreurs de langage à mon propos, les excès et les injures, les hauts et les bas, ne sont que des failles du système ; je ressemble à : la formule d’origine avec un orteil de grenouille et du sang de vierge en moins, remplacés par une crotte de nez commune et trois gouttes de pisse. Et, à ce moment de l’histoire, je prenais la place de : la fille dans le bureau de la docteure, aux yeux verts et aux seins étroitement serrés dans une sorte de pull H&M couleur crème.)

High (demo)

///

J’ai surélevé les nuits pour dormir facile
j’ai l’sourire fragile
j’ai connu des filles un soir qu’j’ai pas oublié d’puis dix piges
j’me sens pas ridicule

Ce soir j’ai bu des litres
c’est pas grave j’ai l’inspir’
cinq notes et c’est parti

J’vais fumer la weed toute la nuit
cramer cramer toute la vie parait qu’l’temps c’est relatif

J’regarde que le ciel
parfois mes pieds et l’ciel
c’est vraiment colossal

J’crois qu’j’ai plus pied à terre (x3)

(refrain x1)

Ce soir j’ai bu des litres
deuxième couplet faut qu’j’parle en décalitres
décadent
déficient, j’suis Timmy et timide, pas évident
ça c’est pas d’la science

Faut pas s’cacher putain
faut cracher tout l’venin
moi j’aime les oiseaux l’matin (x3/4)

(refrain x2)

Toujours la vie est belle
chaque matin si parfaite
puis vous apparaissez
faudrait s’arrêter
disent faudrait s’arrêter
nique faudrait s’arrêter

J’aime les instants fragiles les secondes sans virgule
les filles dévergondées
les gondoles à Venise
faire des frises sur les murs
faire risette quand j’suis mort

J’ai surélevé les nuits pour dormir catin
j’ai l’sourire chagrin
y a pas d’méchanceté dans c’que j’dis mais tu prendras plus jamais l’refrain
(x2)

Âpnée / fragment 81

Il m’est arrivée ceci plusieurs fois
dormir paisiblement dans l’herbe tiède de l’été indien et être réveillée par une pluie soudaine
courir par le jardin en poussant de petits cris de joie et de stupeur
me réfugier derrière une fenêtre
observer ceci
la nuit s’horloger et par trois aiguilles d’argent indiquer l’ouest exact de mon regard
le silence de mon corps ne reflétant que mon corps
l’étranglement du verre
les oiseaux s’abreuver
aux lagons des îles révélées

Ensuite venait le sommeil toujours
le hurlement des chiens couvrant le bruit du camion-poubelle et le bruit du réveil-matin
Les dernières gouttes de pluie étaient restées en lévitation et une flore aérienne commençait à croître un peu partout dans les airs jusqu’en haut des nuages
A chaque réveil
j’ouvrais une rune sur mon bras pour libérer l’oiseau noir
Aux replis
les caillots de sang se couvraient d’écailles

Il pleuvait encore
et moi encore
je regardais trois fois la pluie

Âpnée / fragment 80

j’ai un jour tenté de recopier sur mon bras
les hiéroglyphes de tes bras
sans même les avoir entièrement traduits

alors les dieux ont craché sur mes plaies
roses
elles ont cicatrisé
je n’avais rien écrit

Âpnée / fragment 78

Tombe, paresse !
Paresse, tombe !
Tombe, tombe !
Paresse, paresse !

/

le goût de la paix
n’a pas de goût
il faut choisir
entre le goût et la paix

//

j’ai déjà réduit
mon vocabulaire à ton nom
je veux maintenant réduire
le monde à ton corps

///

sueurs chaudes et sueurs froides
cœur à gauche
cœur à droite
le ciel fait un tour
et s’arrête encore
tête en bas
les étoiles ont rallongé l’écharpe

Bruit, bruit

J’ai présenté cette nouvelle au 61ème concours du forum des Jeunes écrivains. Les thèmes étaient les suivants : Rock’n’roll / Paléonthologie / Errance. Deux contraintes non-obligatoires étaient également de la partie mais je ne les ai pas utilisées : la nouvelle s’arrête au milieu d’une phrase / tous les noms communs sont féminins.

J’ai choisi le thème « rock’n’roll » et je me suis lamentablement vautré puisque j’ai terminé 8ème sur 10. La plupart des lecteurs n’ayant pas compris la fin de ma nouvelle, j’ai auto-tapoté mon épaule pour me réconforter, les ai traités d’invulnérables béotiens et me suis promis d’écrire un pur OLNI au prochain concours.

 

1.
D’une soirée totalement foirée survenue l’année de mes quatorze ans jusqu’à aujourd’hui, ou pour l’instant disons jusqu’à hier, je connais la musique de chaque jour passé, je connais ses instruments, sa gamme et son tempo exact.
Je n’ai pas de pouvoir spécial, je suis seulement une personne qui aime prendre des notes, faire des listes, ranger les jours dans des cases et les ranger par trois ou par quatre. Par exemple, la musique du 10 février 2007 est un riff de métal des années 90 sur des basses ultra-saturées et correspond à une très mauvaise journée. Niveau météo, il y a eu quelques averses le matin puis vers midi le ciel s’est dégagé et jusqu’au crépuscule le soleil n’a cessé de briller.
Mais pour arriver à une telle précision, je n’entasse pas des piles de journaux intimes sous mon lit : je nanograve, j’archive les jours à même le corps, le soir avant d’aller dormir.
J’ai commencé du nombril et j’ai continué tout autour en spirale, une entaille chaque soir, la musique encore chaude et vibrante sous ma peau.
Lorsque je fais tourner mon doigt sur mes cicatrices, la musique vibre tout à l’intérieur de moi. Elle tait ce qui ne peut être tu.
Ce qui devrait être tu.
Malheureusement en l’état, ce n’est pas écoutable plus de deux minutes, alors voilà ce que je fais le jour quand j’erre dans les rues et les e-rues, je cherche la femme aux doigts de saphir, celle qui saura me jouer sans s’évanouir.

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CIément / fragment 46

Peut-être que dans sa lettre totalement illisible, Clément me demandait pourquoi le chapitre un durait si longtemps alors que celui de l’œuvre plagiée n’excédait pas cinq ou six pages.

Je pris mon stylo et une feuille et écrivis :

Dans le chapitre un de l’œuvre plagiée, selon toute vraisemblance, Alexandre n’est pas encore mort, il faut pour cela attendre le chapitre deux, tandis que dans mon texte, dès les premières lignes, dès le premier mot et avant, Jean-Croque est déjà sacrément en décomposition. Alors tu vois, comme dit le proverbe, les morts n’ont pas de montres, et d’ailleurs moi non plus, je sais même pas encore si je devrais pas passer directement au chapitre trois.