[archives] Présentation du site (janvier-mai 2016)

Ami lecteur, bonjour !

    Ce site n’est pas seulement un refuge. Ce site est aussi l’étrange forêt qui entoure et protège le refuge. Un décor, détrompe-toi, très réaliste ! Fait de rêves coupés aux ciseaux, coupés longtemps, avec la minutie dont seul est capable l’enfant.

    Maintenant, et puisque tu es toujours là, suis-moi, allons jeter un œil aux poèmes au fond du jardin, ils ont toujours besoin d’être arrosés, ou alors saute dans ma poche, et je t’emmène en promenade en nouvelles. Et si tu veux rester plus longtemps, il me faudra te présenter Clément et les autres, eux aussi ils habitent cette cabane.

    J’espère que tu te plairas ici avec nous. Il y a d’autres livres dans la bibliothèque, si tu as besoin de te changer les idées, comme des feuillets de critiques, et d’autres petites choses qui traînent çà et là. Fais-toi plaisir, tu sais, tu n’as pas à ranger ou à nettoyer derrière toi ; ici tout se remet en place tout seul et pour une raison qui m’était jusque là mystérieuse, il n’y a absolument aucune trace de poussière. Et ça n’a rien à voir avec la magie. Ça a juste à voir avec toi, au fait de remuer les livres. Ou plus exactement au fait qu’à chaque fois que tu remues un livre, quelque part nous ne savons où, la poussière reprend sa forme d’origine.

    Hé, une dernière chose… Tu t’en es peut-être déjà aperçu mais les gens ici sont, comment dire… un peu sauvages. Lorsqu’ils parlent ils bégaient ; ils préfèrent ne pas parler. Ils écrivent seulement. Alors toi qui changes la poussière en objets, tu dois savoir que ce refuge n’est pas un lieu secret. Si tu as apprécié ta visite, tu peux ramener autant d’amis que tu veux la prochaine fois. Car inutile de compter sur le sentier au pied de la montagne ; il se referme à chaque nuit. (Et pour être averti des nouveautés (sans être inondé de banalités), tu peux aussi nous suivre sur twitter et facebook.)

    Bonne lecture !

Profondeurs • Henning Mankell

Titre original : Djup
Éditeur original : Léopard Förlag, Stockholm, Suède, 2004
Janvier 2008, Éditions du Seuil, pour la traduction française.
Traduit du suédois par Rémi Cassaigne

Je ne lis jamais la quatrième de couverture. Tout comme je ne lis jamais un avant-propos ou quoi que ce soit qui n’est pas signé de l’auteur avant d’avoir terminé le livre (et là seulement, si je ne suis toujours pas rassasié, je me jette sur ces dernières miettes). C’est du domaine du vulgaire, ça n’a aucun intérêt. Mais les aléas de la vie font parfois bouleverser les habitudes, et pour une raison que j’ai oubliée, je me suis retrouvé le nez dans la quatrième de couverture du livre, quand soudain, fin de paragraphe, révélation ultime : l’éditeur balance en deux mots la fin de l’histoire. Alors évidemment, je suis un peu désappointé, mais je sais aussi que ce qui compte vraiment, c’est le chemin et non l’arrivée, et puis l’éditeur, même s’il est vachement gonflé, doit bien savoir ce qu’il fait, alors je me laisse prendre au jeu, j’ai hâte, et vite, j’ouvre la première page, je m’engouffre sur le chemin…

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Profondeurs • Henning Mankell

Chasseur

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30-35mn

1.

Manon s’affaire dans la salle de bains. Elle se coiffe. J’entends quelques de ses cheveux tomber de sa perruque spirite, et des cils, de son loup blanc dentelé d’or, puis glisser, ou frémir sur le carrelage, et se nouer à ses doigts de pieds. Manon est petite, danseuse, chaussée de talons-aiguilles imaginaires et porte un monde qui n’est pas le sien, c’est moi.

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Chasseur

Les Crevasses en silence

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25-30mn

(Cette nouvelle a été publiée dans le recueil Derrière l’immense chose en forme de radiateur en fonte.)

 

Swantree, province de Nunavut, 1954

 

Le crépuscule se presse mais son agonie est lente. Les nuages se disloquent comme on vide le corps des bêtes dans la neige, avec le même soin que le napalm de l’hiver sur les champs de coquelicots. Au loin, vers cette même tâche de sang, l’étranger peut entendre vrombir les Chutes Uruks, dont les eaux tendent la main à la nuit, il peut sentir sur son visage une bruine très fine et dans ses jambes une peur enfantine, l’image de ce puits dont on n’aperçoit pas le fond mais d’où émanent des chuintements et des pleurs.

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Les Crevasses en silence

Les petites marionnettes

Sous la balançoire en hiver
Moi et Margot
Nous avons découvert un matin
Une épée de corsaire
Une baguette de princesse
Un truc qui se prononce talastite
C’est ce qu’a dit la maitresse
Et comme c’était la fin de la récré
Dans ma poche de salopette
J’ai rangé l’épée toute froide
Ou la baguette
Pour quand Margot voudrait jouer avec          Continuer la lecture de

Les petites marionnettes

Caldora

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1-2mn

Caldora gratte la nuit enfin assoupie, séchée aux commissures de ses lèvres en petites croûtes croquantes, tel un monstre aux mignonnes paupières roses auquel elle pardonnera toujours tout. Elle plonge son visage loin du miroir, sous l’eau fraîche du robinet, mais l’eau glisse sur la graisse des nuits qui l’a tant et tant patiné, l’eau glisse et tournoie jaune et sale dans le siphon.

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Caldora

La stratégie du miroir (ou l’art de l’ennui en pleine tempête)

Mon front bercé, écervelé, il a deux poches d’yeux sous le menton ; ton nom sous eux, trop proche, les a sali, il est tombé le cil qui me faisait pleurer. Tu pleus, laissée en ville et béton, seule. Ça le valait quand même, mes trois petits rires que tu as croqué. Ils avaient le goût de rien, ça ne devait pas être mauvais. Ça, ça ! Avaler, tes « M », étroit empire tout crotté, ils piquaient mon « N » mollassonne. Ça n’avait pas l’air de me lover. Lever, mes deux râles happés avaient asss… Assez de toi, ouatée d’haine. Aîné des toits, le nez chahuté et tricoté par la poussière d’un nuage, j’ai eu un dernier sou à la râpe et ton cri ému hache et mes doigts et les. Les. Les je-ne-sais-quoi de la bave que tu as laissé dans mon oreille. Au réveil on en descella du dégueu malade de voix sèche, un nez gèle.

Jour d’été midi 15

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15-20mn

Rudölf, 42 ans
Nous nous trouvions debout au milieu du wagon, avec ma femme et ma fille, quand le métro s’est arrêté. Le conducteur ou un employé a parlé dans les micros mais nous n’avons pas compris ce qu’il disait. J’ai demandé, avec mon médiocre français, à une grosse femme de nous expliquer, mais elle n’a pas semblé me comprendre. Alors nous avons tout simplement attendu et j’ai expliqué à ma fille que ce genre d’arrêt impromptu était fréquent dans le métro parisien, parce qu’à Paris ville des lumières et des arts, on attend que les chanteurs et les musiciens aient terminé leur morceau avant d’ouvrir les portes des wagons.

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Jour d’été midi 15

L’Archimède et l’Até

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1h-1h20

Tout corps plongé dans la merde subit une poussée.
Philippe Fragione, alias Akhenaton

Partie I

C’était peut-être la dernière fois que nous faisions l’amour, ou, du moins, j’étais certain que c’était la dernière fois que moi je faisais l’amour pour les six prochains mois. Je ne m’inquiétais pas vraiment pour sa libido, elle n’aurait sûrement aucun scrupule, peut-être dès le premier week-end de mon départ, à enfiler sa robe de cocktails et à descendre au coin de la rue pour appeler un taxi et se rendre dans un des bars du centre, se faire payer une caïpirinha par le premier mec avec de belles chaussures et le suivre sans rechigner à son appartement tout proche, un élégant deux pièces uniquement meublé d’un canapé blanc, d’un lit blanc et d’une cuisine à l’américaine, où ils baiseraient comme des bêtes jusqu’au petit matin. Tout ceci, c’était certain, elle le ferait sans penser une seule seconde à moi.
« Tu fais quoi, là ? me dit-elle. Tu joues au docteur Maboul ?
– Pardon chérie, j’avais la tête ailleurs. C’est à cause de cette mission.
– Laisse tomber. Pousse-toi de là, tu veux. »
Je me retirai en douceur de sa chair cannibale, basculai sur le dos et m’allongeai à ses côtés.
J’attrapai le paquet de Gitane sur la table de chevet et en sortis deux cigarettes que j’allumai tour à tour. Je lui tendis la première et nous fumâmes ainsi sans prononcer un mot. Mes valises étaient prêtes et tout ce qu’il me restait à faire était de profiter des dernières heures que nous avions à passer ensembles. Par respect pour moi, ou peut-être par pitié, elle resta allongée sur le lit jusqu’à ce que nous eûmes fini de fumer, puis elle se leva et me demanda si je voulais qu’elle me prépare quelque chose à manger. Je remuai vaguement la tête en guise de réponse.

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L’Archimède et l’Até