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#66 – Le vent du jour

Le vent ne cesse de souffler. Dispersion des cendres. Dispersion des graines. Dispersion du silence. On n’entend plus le moteur des voitures, le beugle des hommes, le tonnerre traînant des avions. Le vent fait diversion. Il terrorise la mort une dernière fois, et tout ce qui est bruit et mouvement, tout ce qui interdit au silence de s’approcher plus près de nos cœurs, c’est lui. Lui qui interdit que se figent les gouffres. Nous sommes des nuages dans son souffle, et naviguons au gré de ses raisons, avec le ciel sous nos pieds, ses gouffres et ses océans infinis qui se finissent pourtant.
Mais demain, le vent s’endormira, et le poids du ciel sera jusque dans nos pieds. Il nous faudra danser alors, de toutes les manières possibles danser, danser et que le souffle de nos corps soit immense. Qu’il taise le silence et chasse les gouffres.

#65 – Canna ou la nouvelle Cendrillon

Tu invites les morts
d’un geste ancestral
dans la plus grande salle de ton palais

L’orchestre de ta chair connaît tous les sons
tu le laisses jouer seul

Et les morts dansent et palabrent
dans un brouhaha qui t’apparaît plus simple
que le chant d’un oiseau perçant la matière inavouable du silence de l’aube
l’entre-bruit

Mais bientôt la foule veut embrasser plus grand
s’enflammer des lueurs de l’âme mille fois percée des villes

Elle t’entraîne dans sa liesse et alors tu partages de tous
les doigts et les yeux
tu deviens
tout hors de toi
le spectre géant
à l’acuité tentaculaire
tu deviens
la flûte du ciel
tu deviens
le fleuve de la terre
tu deviens la rosée et les pluies de poissons
tu deviens
le souvenir du mouvement du couteau sur les totems à têtes animales
tu deviens
plus souple que le vent
plus souple que le feu et plus souple que l’eau

Mais gare au crépuscule
qui s’abat telle une épée de feu noir
la nuit est indomptable
et au fond du puits où tu l’as laissé
ton corps est resté identique
bête et fragile
tes yeux en ont été détachés
mais ces deux planètes sans orbites sans étoile sans paupières
si tu ne rentres avant la nuit
ne seront bientôt plus que des terres à la dérive

Défends-toi de t’oublier plus encore
tout à côté de ton corps
l’être aimé voudrait t’éveiller

#63 – Les enfants disparaissent

Mon vieil ange
au nom volé par les hommes
à la voix déjà lourde mais
diluée
volatile
telle une goutte d’encre dans la mer
n’aie crainte de perdre
le jour sans reflet de ta naissance
tes yeux sont des perles
de taille parfaite
que les années ne sauraient altérer

Non pas car tout autour
se gonfle de nacre ta coquille
et engloutit le secret comme une huître grossière

Non pas car tu te crois disparaître
dans la lumière qui enfle
d’autant de bruits aveugles
qui ignorent et t’ignores

tu n’as toujours été qu’oubli

Fuis rampe
vers les profondeurs
dans la plus solitaire des nuits
peu importe la nacre
qui dehors te grandit
qui dedans veut te soumettre
la perle est de taille parfaite

#62 – Mille ciels perdus au fond du tambour

bleus
l’écho de la météore
et le sang de la vie étrangère
bleus ta première parole
et le souvenir du mouvement

bleu le lac enterré
la passion l’énergie
et bleus les reflets masqués de l’été

sous le linceul de la cicatrice
vernie de pluies et de vents
bleus les pétales de l’iris
cueilli puis jeté

bleue la douce douleur
le corps froid d’un baiser
que j’aime caresser

bleu
combien de temps encore
retiendras-tu ce souffle

#61 – Parole

Santé mon ami
à ta nouvelle vie
santé et frappons
nos petits verres d’eau
plions en recueil les années
comme on range les affaires d’un mort
et partons silencieux
il n’y a plus rien à se dire

Santé homme sobre
les draps sont retournés
et ta tête essorée
coule au fond de l’assiette
où la soupe reflète
un sourire défait

Santé ô jeunesse lointaine
à la peau immortelle
qui recrachait de ses plaies
les larmes et les plombs
quand voguaient dans les veines
mille sangs étrangers

Santé ô santé
que n’avons-nous besoin de tes baumes
tes coffres et tes formols
libère donc la fureur
par le feu de l’alcool fort
je veux entendre encore
la voix des écorchés

#60 – Creux

au cœur du labyrinthe
tu as déposé la créature
gardienne de l’unique miroir
et j’ai perdu
oublié
le visage de mon visage

je trône sur un corps
sans preuve d’existence
j’ignore le sommet
j’ignore la couronne
la nuit me tient à la gorge
et le jeu toujours recommence
contre les murs les lames d’aciers ronflent

filant le bruit je parcours le dédale
jusqu’à l’orée de l’aube où est un lac
à la surface duquel
j’écris
qui êtes-vous ?

#58 – Petit-déjeuner

je me lève peu après le jour
je verse dans un bol les céréales
puis le lait d’avoine

par la fenêtre nord le ciel est bleu arctique
les rayons du soleil transpercent la pièce
et se posent
par la fenêtre sud
sur l’immeuble d’en face
emportant avec eux
la partie sombre de ma tête
qui sur le mur tremble légèrement

je n’entends rien
que le craquement des céréales
ils broient
dix-mille matins de bruit
de solitude de télévision
ils broient le couloir
qui séparait salon et cuisine

je n’ai pas froid encore
le corps n’est pas réchauffé
voilà qui est étrange
mais tout va bien ici
j’apprends à petit-déjeuner

Photographie : http://www.fool-artistic.fr

#57 – Le peuple des lucioles

Impossible de garder la fleur qui ne s’est ouverte qu’une fois
ni de se rappeler parfois, même un fragment de son odeur
elle ne repousse pas des champs fendus par l’hiver
ni ne brille au front où la lune se pose
d’un reflet ancestral

Tout est mort et pourtant brille encore à des années-lumière
et nous vivons par ces quelques lueurs artificielles
diamants de poussières entre les poings

#56 – La tombe d’un labyrinthe

Les souvenirs que tu auras oubliés
seront un carré de lumière
dans le jardin qui ne connaîtra plus
que la nuit
et les rugissements du vin

Mes bras frapperont pour réveiller le cœur
mes lèvres baiseront pour ranimer le souffle
mais il n’y aura qu’un carré de lumière
parfaitement égal
et autour épars les ruines du temple
les calices retournés et les ossements du vin

La porte de minuit ne s’ouvrira plus jamais
et les étoiles devenues oiseaux fixes
tomberont l’une après l’autre
dans un fracas cristallin sur le pavé des routes
derrière les hautes clôtures

Mon corps sera refermé
et le nom dormira
sous le carré de lumière
dans le jardin sans accès

Photographie : http://www.fool-artistic.fr/

#55 – Le monstre éparpillé

Est-il à l’homme rude assez de cris
pour resserrer les mailles de la peau
sur le feu de glace et le contenir ?

Le matin s’éveille et le corps défait quitte l’âme
comme en un souffle la nuée d’oiseaux
quitte les branches de l’arbre

De ce millier de têtes éparses
est prisonnier l’enfant sage

Et les dieux ne sont plus enfermés
dans les petits jouets de bois

#54 – La prisonnière toute fenêtre ouverte

   Du haut de l’immeuble où j’habite, mon regard se perd parfois sur une fenêtre ouverte, hiver comme été, sur une chambre qu’on ne peut, heureusement ! entrevoir de la rue. Heureusement car je crois connaître l’espoir chaleureux des lumières inconnues qui brillent à travers les fenêtres closes, lorsque dehors il fait froid et qu’il faut encore marcher seul, arpenter quatre rues, ouvrir la porte de l’immeuble, monter les escaliers, entrer dans l’appartement et voilà… Aussi je crois connaître l’air glacé derrière les fenêtres ouvertes, où une simple lampe sans robe peine à éclairer toute l’immensité d’une si petite pièce ; les fragments de lumière y avancent à reculons comme si on les menait au bois pour les exécuter.
Au fond d’un lit, dans cette chambre peuplée de riens, une vieille fille est assise sur les draps tendus froissés ; il ne s’y trouve qu’un guéridon sur lequel une lampe éclaire nuit et jour, et à ses pieds, une petite valise à roulettes. La vieille fille joue sur son téléphone, elle fume une cigarette et parfois penche la tête d’un côté puis de l’autre pour se recoiffer, tirant ses longs cheveux jusqu’au bas du lit. Lorsqu’elle se lève, j’espère toujours que quelqu’un frappe à la porte, qu’alors elle fermera enfin la fenêtre, tirera les rideaux et ne sera plus nue à mes yeux, mais elle revient un moment plus tard, seule toujours, d’un pas lourd et lent, s’assoit quelques instants au bord du lit, allume une autre cigarette, inspecte ses chaussures à talons et passe un doigt sur sa langue pour y frotter une tache.
Par pitié, je supplie, qu’elle ferme sa fenêtre ! Vous tous qui lisez ces lignes, par pitié, fermez vos fenêtres ! Laissez-nous croire aux feux des cheminées et aux guirlandes de Noël. Mentez aux prisonniers, mentez aux enfermés dehors ! Faites que le monde opaque se joigne au brouillard que nous sommes. Faites que mes yeux ignorent les coulisses de l’espoir.

#53 – Terre

J’aime à la fin de la nuit qui froidit les os
J’aime à la fin du jour assommant de bruit
reposer ma tête lourde et vide contre toi
rivage unique de l’espace impalpable
terre chaude sous un ciel sans condition
où à lumière égale
par les fentes de timidité de tout mon corps
l’ombre fleurit

Car c’est bien au bord des côtes que s’écrasent les frégates
à la promesse des phares et des étoiles des villes
après avoir essuyé tant de cruelles nuits et d’assassines tempêtes
sur les plus simples roches que s’écrasent les frégates

Sur l’île sans hommes je dors
j’ai oublié le naufrage
puisses-tu tenir longtemps ma tête
comme une flûte évidée
légère où par ton souffle la musique vibre

Photographie : http://www.fool-artistic.fr/

#52 – Les ailes ne repoussent pas

Trop vite le cœur devient trop lourd pour s’envoler de nouveau. Combien me faudra-t-il d’années pour faire tomber cette ancienne peau gardienne des gestes, des danses sans peur de Shiva, des danses derviches de l’immobile et du mouvement, des danses sans trace ni empreinte ?
La vie semble trop courte pour aimer deux fois.
Comme sur ces anciennes photographies qui réclamaient une patiente exposition pour capturer l’image, ceux qui n’ont fait que passer ont tous disparu, n’apparaissent nulle part. Les lieux sont vides et il ne reste que toi, toi qui as toujours été là, toi au visage figé dans la chambre noire de mes yeux.
L’hiver sera long. La neige a recouvert les secondes. Au sommet du silence, l’edelweiss fleurira des siècles.
Rien ne révélera plus le secret du blanc.

#50 – Les cœurs battent ailleurs

de l’étouffante multiplicité du présent
/ombre épaisse sans point de lumière
/ombre à couper
de nos mains faites d’ombres
seule la mémoire rayonne
non les paroles qui sont le vent
d’un pollen qui ne trouve jamais terre
non les gestes qui tombent en cendres grossières
sous un feu trop soudain

nous sommes des figurines de plomb creux
à l’armure trop lourde et aux pas de fumée
et seuls font battre nos cœurs
les cœurs de ceux qui battent pour nous

Photographie : http://www.fool-artistic.fr/

#49 – Le potager

à Charlotte “Otrante”

où je connais les caches de chaque arbre
le silence et le calme des plus petits univers
les transhumances des gendarmes
les autoroutes des fourmis
les nids d’oiseaux qui se découvrent en hiver
et les tombes animales en parterres de fleurs

où l’herbe gratte où l’herbe est douce
où entre les maïs les figues brillent
où les ballons disparaissent
et où le puits sous le saule
renferme l’eau de plusieurs siècles
je connais

l’heure sans nom et l’ombre mouvante
loin du temps qui partout ailleurs s’écoule
l’horizon bien rangé
où les platanes bordent le soleil couchant
là où je voudrais être encore
dans le jardin de mes grands-parents

#48 – Sous silence

musique des bombes
il danse
et ses jambes ne sont plus les siennes
tout le jeu de ses pas tient
dans une petite boîte à chaussures

dans la terre qui n’est plus rien
où coule son sang et le sang des siens
la mémoire est abattue
d’une balle dans le dos
sur la terre qui n’est plus sienne

son cri
volé lui aussi
et ses larmes détournées
jusqu’aux masques des assassins
trahison de l’horreur
et trahison des dieux muets

il dort maintenant
sans sommeil au milieu des injures
des amas du silence et du temps bafoué
il dort loin des fruits loin des graines
oublié entre les plombs rosés
des matins de Gaza

#46 – Le corps interdit

les yeux ont disparu et ne reste
qu’une peau de larmes toute ridée
fenêtres murées sur les souvenirs qui s’entassent
s’enlacent et se nouent
sans espoir de sortie

la bouche s’est refermée
comme la nuit sur le jour
sacrifiant au néant les prières
et un dernier sourire scarifié

les doigts sont tombés
fauchés par l’usure des étoiles lointaines
étoiles passées
mirages ! (contemplations de la mort)
ils repousseront à l’intérieur
loin des matières invisibles
du feu des peaux
et des caresses de pierre

mais les jambes !
comme la queue arrachée du lézard
les jambes dansent encore
et la musique joue
irréversible
comme au premier jour
l’onde du corps ancien
piégé dans le corps interdit

#44 – Blanc

trop longs sacrifices du temps
à t’oublier
car identiques sont
les vagues et l’inscription tracée dans le sable
(si éloignés de la formule chimique du coup de poing :
gdwfqs;hlomgwvd)
inséparables grains de mercure

les mains sensibles
cathédrales ouvertes à tous les ciels
ont puisé la lumière
et la lumière ne joue pas
ne ment pas
ne trahit pas
partout dans l’ombre ont poussé
sur le palier du vide terrestre
plus jeune que la lumière
plus jeune d’un milliard d’années
les vagues et l’inscription dans le sable