L’été 2018, je passai trois jours en Savoie avec des ami.e.s. Je fumai et bus énormément, et le dernier soir, nous nous allongeâmes dans l’herbe sous les étoiles. Je me blottis entre C. et S. et je pleurai comme il m’arrive parfois de pleurer, sans raison ou pour tout un tas de raisons, offrant à chaque étoile filante mes vœux à C. et à S.

Le lendemain, il nous fallait tous rentrer. Je fis un petit détour en voiture pour prolonger le temps et déposer S. à Lyon. Ensuite, je me retrouvai seul.e. Je parcourus ainsi les heures restantes, la tête pleine d’images mais le corps seul, le corps nullement blotti, le corps lâché dans le vide dans l’air dans les précipices, alors il me fallait retrouver C. et S. au plus vite. Ils me manquaient terriblement. Ainsi je décidai d’écrire ce roman, un pur plagiat de la vie. C’était mieux que l’absence et le rien. Clément et Sel étaient de retour, s’accrochaient à moi et je m’accrochais à eux.

Lorsqu’ils me manquent, j’écris.

Ce roman est présenté ici sous sa forme brute et originelle, non-corrigé et non-relu. J’espère que vous y trouverez quelques beautés sales et maculées.

j.l.m

TABLE

 

Prologue
Chapitre 1

 

(roman en cours d’écriture)

Note 1

Le roman qui suit n’est ni une fan-fiction, ni un pastiche, ni un hommage. Reprenant assez précisément la structure, les événements, les idées, et parfois plusieurs paragraphes entiers du roman intitulé Clément et publié par fragments sur le forum des Jeunes Écrivains du 20 novembre 2014 au 21 novembre 2016 (?), il faudrait à mon humble avis classer ce texte dans la catégorie « plagiat », si celle-ci existait…
à bon entendeur.

A propos des droits d’auteur

Je tiens à préciser qu’avant d’entreprendre mon projet, j’ai tenté à de nombreuses reprises et par divers moyens de joindre l’auteur de l’œuvre plagiée, Monsieur Julien, alias Pandémonium, mais toutes mes tentatives sont restées lettres mortes.
En outre, renonçant à vendre ce texte dans un avenir proche – je le dépose ici comme dans une décharge, vous le trouvez entre deux rats morts lors d’une balade le dimanche – aucune plainte déposée à mon encontre ne sera retenue par aucun tribunal, donc il est inutile d’essayer.

A propos des personnages

Maya se prénomme désormais Neige, et que cela ne soit pas un prénom est tragiquement volontaire, car Neige (Maya) n’apparaît à aucun moment dans cette histoire. En outre, à plus ou moins long terme (peut-être dans le chapitre 4, qui devrait correspondre à l’hiver), ce prénom redevient un nom commun sans majuscule.

Charlie est encore magicienne et danse-clodos. Elle porte le même nom mais sa peau est un peu différente, des zébrures blanches la parcourent et je crois que ce sont des nuages.

Anaïs a été recyclée et une partie de son corps a permis à de nombreux clodos de survivre à la démocratie. Ce qu’il reste d’elle erre encore ça et là, sous diverses formes, essentiellement composées de plastique de pétrole.

Clément n’a pas changé de nom, en revanche, sa triple face a effectué une rotation à 120° sur la gauche. Problème : les ombres n’ont pas suivi, et Clément porte maintenant sur chacun de ses trois visages une ombre qui n’est plus la sienne, mais celle de 120° dans le temps-arrière. Je et il ne savent plus qu’iel aimons.

Marianne est un nouveau personnage issu de la scission d’Anaïs dans l’espace béni – ce qui concrètement ressemble à une bouteille de vodka qui se fracasse sur le trottoir en blessant tous les équilibristes suivants. Marianne est tout l’inverse d’Anaïs. Ou plus exactement, Marianne est la part d’eau d’Anaïs.

Chloé se prénomme désormais Nana. Elle travaille deux étages plus haut que dans le roman plagié. Elle ignore encore qu’à l’ombre de son ventre, mille enfants tètent.

Alexandre vogue toujours entre ciel et terre et change régulièrement de physiques. Voici une liste non exhaustive de ses apparitions les plus remarquables :
– l’oranger du Mexique / non-mentionné / en arrière-plan lors de l’enterrement de Jean-Croque-Chat / post 25
– la huppe cendrée / non-mentionnée / en arrière-plan lors de l’escapade entre Sel et moi / post 29
– le bonsaï de gingko biloba en style sokan (double-tronc) / non-mentionné / sur la table de la terrasse, lors de la soirée « cannibale et totem » avec Clément et Charlie / post 68

Jean-Croque-Chat conserve son nom jusqu’au chapitre 2, qui est le chapitre où quelqu’un doit mourir. Après quoi il se prénomme Pierre.

Enfin, j’ai décidé de donner un prénom à l’enfant sauvage, cette étrange personnage, voire semi-personnage, qui apparaît sans raison au milieu de l’œuvre plagiée et se confond régulièrement avec les autres protagonistes féminins. Ainsi se prénomme-t-elle Sel, comme l’ingrédient de cuisine qu’on jette sur les plaies pour les nettoyer.

Quant à moi, c’est Juliette. En quelques rares occasions, les personnages prononcent mon nom, par exemple Clément, aux posts 45 et 60, ou encore moi-même, aux posts 17, 63 et 125, à cause d’une tragique erreur de clavier, mais vous ne le lirez guère plus souvent. Inutile de vous y habituer.

Fragment suivant

CIément / fragment 61

Cela fait trois jours que Marianne et moi marchons dans les arpentums de l’acolosse, sous le chat-grain parfois, moissant les vireines et laissant fondre leur doux-blanc sous la langue, trois jours à se tracer la peau, à oublier le monde, à oublier les choses, à manger des asters et boire des écailles jusqu’aux afflots. Vilevoler en silence tandis qu’inviles nous sonarisons et hurlons nos éluhans.
Marianne éblue par vant-et-vers et moi j’en déréduis, j’ous du premier mot, ous, qui est aussi la première lettre, et j’essaye de parler la langue de Petit-Bourg-les-Neiges.
Souvers les essantes, Marianne aousse et tubule. Mi j’enrâme ses esfiles, j’élause les ébouts et j’élause amo-hé chaque vat, mais éviée par siam et par scion, je filouche sur des barberins. À lou serré, en un dérivers inextrême, Marianne s’énissime et m’effouille dans les corches. Azurine ! j’ous casurin. Oussais-mi, Marianne ? Meta oussais-ti ? Marianne carrousse et se vélante : ulyssons ta carape pour que je te juliette, ça doucera le mimi de cerfant. Quasi at fitou azur.

L’espilion de restance en un saule se trinte. Neo oussons tou quarambe, halcinés, meta mi, meta fiols et lamités. Un celsior de rapille, ous Marianne, j’enquois des trémonds et neo cani la soulevante, destions.

L’estuaire tout de gorges percées se jette dans la confusion.
Les corps sont des flûtes. Les gens les habillent et les notes sont des cris.

Nous longeons l’autoroute par le no man’s land. J’improvise :
Ja parlo la languo da Sal qua sa canstroé sar la baso vacollequa « a-o-é ». Ta panso qua ç’a passobella? Marionné ?

CIément / fragment 60

La façade du magasin est une grande vitrine toute peinte d’un noir satin immaculé, aucun tag, aucune éraflure, aucune marque de colle, mais en m’approchant un peu, je découvre une inscription en petites lettres roses dans un coin : baiseunmec.com, ainsi qu’un logo, celui d’un homme se faisant jeter sur un lit.
Une porte s’ouvre, épaisse, molletonnée, et un homme géant me fait face. En une fraction de seconde il me scanne, Juliette bonjour, entrez je vous en prie. La porte se referme derrière moi et l’homme géant me fait signe de le suivre.
C’est un couloir tout blanc. Les murs plus fins que du papier de riz sont en fibres thermo-lumineuses, la lumière est partout, je ne projette aucune ombre.
L’homme-géant ouvre une autre porte et cette fois-ci me fait signe d’avancer sans lui.
C’est une pièce carrée aux murs blancs identiques à ceux du couloir, une borne de paiement est installée au milieu et très vite un écran géant descend du plafond pour m’accueillir. Juliette bonjour et bienvenue, dit une jeune femme aux longs cheveux blonds dont j’ignore si elle est réelle ou synthétique. Si vous venez pour la première fois ou ignorez les règles de baiseunmec.com, je peux vous les énumérer, cela ne prendra qu’une minute. Le désirez-vous, Juliette ? Je réponds non merci, je connais les règles. Dans ce cas Juliette, quel abonnement cabine désirez-vous contracter ? Voici la liste des différents types d’abonnements, qui s’affichent également sur votre écran :
abonnement mensuel de 4h (hors week-end) : 35euros
abonnement mensuel de 4h (dont 2h week-end) : 45euros
abonnement mensuel de 16h (hors week-end) : 120 euros
[…]
4h sans abonnement : 40euros
1h sans abonnement : 15euros
Je prends celui-ci, 1h sans abonnement. Votre choix est « 1h sans abonnement ». Veuillez valider et payer à la borne.
Je valide et paye. Je vous souhaite une bonne journée Juliette.
Une porte automatique s’ouvre. Au sol, plusieurs flèches lumineuses m’indiquent la direction à suivre. Je rejoins ma cabine. La porte se referme.

De l’autre côté de la vitrine, qui me représente assise sur un canapé plastifié dans une position élégante et charnelle, s’étend un couloir sobrement moquetté dont je ne distingue ni le début ni la fin. C’est de là que viennent les filles.
L’envie me prend de cogner sur les murs afin de savoir si les cabines voisines sont occupées, histoire de vaguement mesurer le nombre total de mes adversaires. Le site internet annonce des couloirs de douze cabines, mais j’ignore s’il y a d’autres couloirs. J’espère que non. S’il y avait d’autres couloirs, le plus gros problème ne serait pas l’augmentation de la concurrence, le plus gros problème serait le tri effectué à l’inscription, les bigleux dans le couloir des bigleux, les gros dans le couloir des gros, les gars au menton autoritaire dans le couloir des gars au menton autoritaire. Je me demande si mes voisins de cabines sont des pouilleux aux yeux globuleux.
Je saisis la télécommande, elle aussi plastifiée, sur l’accoudoir du canapé plastifié. Ne trouvant aucun écran à viser, j’appuie sur le bouton « power » en pointant le plafond, remuant frénétiquement et baptisant tous les coins pour n’en pas rater un. Le centre de la vitrine s’illumine de milliards de pixels et un écran d’accueil me propose tout un éventail de chaînes pornos afin de patienter. Je choisis quelque chose de soft sur la chaîne BlackedRaw.
Je préfère rester habillée pour l’instant, et me contente de passer une main sous mon jean pour simplement me caresser et être prête le moment venu.
La moquette du couloir où passent les filles est bleu nuit. Sur l’écran, un homme géant fait claquer sa queue sur la joue d’une fille aux longs cheveux blonds. Les murs du couloir où passent les filles sont peints d’un bleu nuit probablement identique à celui de la moquette mais que la différence de matière empêche d’être totalement identique. Tous les deux pas environ, des appliques-lunes diffusent un pâle reflet de lumière. J’en observe une longtemps sans cligner des yeux. Ensuite je me demande comment les oiseaux en plein jour tiennent aussi longtemps dans le ciel sans cligner des yeux, et aussi, quel est l’équivalent du vol plané chez les êtres humains ; faire la planche dans la piscine, se rouler dans l’herbe, dormir ?
Sur l’écran, deux hommes géants se serrent contre la fille pour enfoncer leurs deux queues dans son anus extra-élastique. Lorsqu’un troisième homme géant apparaît pour enfoncer sa queue dans la bouche de la fille, la fille disparaît, c’est-à-dire totalement et entièrement se volatilise, et jusqu’à la dernière minute les trois géants remuent les uns contre les autres dans ce trou vide, trou noir, trou absent.
C’est tout droit sortie des cuisses tressées des trois géants que la fille réapparaît juste avant la fin de la vidéo pour recevoir les trois fois douze jets de sperme. Sous le masque apparaissent les gouttes de la peau, mais le masque tient bon sur l’artiste éprouvée, pour un dernier salut et un dernier sourire.
Je lance une autre vidéo lorsque les lumières lunaires du couloir changent subitement de couleur pour émettre un rose d’aube pure que moquette et murs adoptent aussitôt. J’éteins l’écran et j’ajuste ma position sur le canapé plastifié. Je ne suis toujours pas dévêtue mais qu’importe, je peux jouer à caillou et silex, je resserre mon jean et j’attends que la fille arrive.
C’est à peine si elle me regarde. Elle s’approche pourtant de la vitrine et appuie sur quelque chose, probablement le bouton « non merci, j’avais dit pas les moches ». Elle non plus n’est pas très belle de toute façon, les cheveux aux épaules, le visage indécis et le corps en H, mais des yeux verts, hé oui, bien qu’inutiles sur elle, des yeux verts qui lui ont fait croire toute sa vie qu’elle était irrésistible.
Lorsqu’elle disparaît de la façade de ma vitrine, un message poppe aussitôt sur mon écran : « Salut Juliette, bonne nouvelle ! Oélie voudrait bien baiser avec toi. Acceptes-tu son invitation ? »
Stupide, je laisse quelques secondes la réponse en suspens. Je pèse le pour et le contre, le pour étant la possibilité de baiser, le contre étant la certitude de ne pas baiser, puis je rajoute les yeux verts d’un côté, les cheveux aux épaules et le visage indécis de l’autre, je retire la teneur en Sel de chacun des éléments et je retire également les lettres S, E et L présentes dans chacun d’eux, pour obtenir le résultat suivant : non. L’écran me répond par une sorte de message d’encouragement : « J’aurais fait la même chose. Carrément pas ton style. En espérant que les suivantes seront plus à ton goût. »
Le couloir ne retombe pas longtemps dans la torpeur bleue nuit. La fille suivante agit exactement comme la précédente, me regarde à peine et s’avance vers la vitrine pour appuyer sur le bouton Destin de Juliette. Comme la précédente, elle n’a que peu d’intérêts, ses cheveux surnagent, ses épaules flottent, ses pieds sont asymétriques ; il me semble presque apercevoir entre chaque partie de son corps, aux frontières totalement névrosées de chaque partie de son corps, la déchirure du papier-magazine. Et la mode allant si vite parfois, quelqu’un d’autre que moi pourrait même dater avec plus ou moins d’exactitude chaque partie de son corps, iel dirait alors, elle a ces fesses depuis la saison printemps-été 2015 et ça ne va pas du tout avec ces pieds so printemps-été 2017, c’est affreux. Lorsqu’elle disparaît de ma vue, l’écran affiche : « Salut Juliette, bonne nouvelle ! Amaryllis voudrait bien baiser avec toi. Acceptes-tu son invitation ? » J’ai déjà trop sali son nom. Il ne lui reste plus grand-chose, ou rien d’assez doux pour que je me repose, ou rien d’assez fort pour que je me défoule. Je soupire, non.
Encore 9 minutes de cabine et mon temps sera terminé.
Mon sexe est un peu irrité et les irritations me démangent, mais je suis toujours okay pour jouer à caillou et silex. L’écran me rassure : « La prochaine est pour toi, Juliette. La prochaine c’est la tienne. Allez, fais pas ton timide. »
Et de nouveau le couloir se teinte de rose. La fille apparaît. Elle a de longs cheveux bleus et porte une tunique asymétrique couleur bordeaux à motif floral. Sur ses cuisses nues se déploient des ombres qui ne sont pas celles du tissu seul, elles sont pareilles aux ombres qui tachent les vallons des campagnes, où tremblent la sauge et le cerfeuil, les ombres d’une peau si mouvante qu’on la nomme pays. Et je lea reconnais.
Elle s’arrête un instant au bord de mes yeux, s’accroupit et avance lentement un doigt près de ses eaux noires aux fonds insondables. À leur contact, un cercle se forme. La fille attache alors ses longs cheveux bleus, dépose une goutte d’eau de chaque côté de sa nuque et, avant que le cercle ne disparaisse, plonge dedans entièrement habillée.
Ensuite la fille déploie un grand sourire grotesque avant d’écraser son visage sur la vitre pour faire la grimace du petit cochon. Quelque chose l’interrompt, un bruit derrière elle. Elle éclate de rire et appuie sur le bouton de ma vitrine avant de se sauver en courant.
L’écran n’affiche rien. L’écran affiche « 2mn restantes ». Puis l’écran affiche : « Votre forfait est écoulé. Merci de quitter la cabine. Vous aurez sûrement plus de chance la prochaine fois. »
La porte automatique s’ouvre et à travers un petit dédale de couloirs je rejoins directement la sortie comme après une séance de cinéma. Je décide donc de faire le tour du pâté de maison pour regagner l’accueil de l’agence afin de trouver une explication à la non-conclusion de ce troisième « rendez-vous ».
L’homme géant de l’accueil n’est pas surpris de me voir revenir. Il me laisse entrer sans me fouiller et me conduis dans une nouvelle pièce où deux jeunes hommes me reçoivent très courtoisement : « Veuillez excuser le désagrément causé par cette individue. Nous ne savons pas encore comment elle a pu échapper à la vigilance de notre système de sécurité. C’est bien la première fois que cela arrive et soyez sûre que cela sera la dernière. Pour nous faire pardonner, veuillez recevoir ce bon de 1h de cabine gratuite valable trois mois. Merci de votre compréhension. » L’homme géant pose une main sur mon épaule et nous repartons sans que je n’ai pu prononcer un seul mot.
Je tire trois grosses bouffées sur ma clope et m’apprête à regagner la station de métro la plus proche lorsque de l’autre côté de la rue quelqu’un hurle mon prénom. C’est la fille aux cheveux bleus qui arbore un grand sourire grotesque et mime une branlette avec sa main gauche. Je lui fais signe d’attendre, mais alors que je traverse la rue pour tenter de la rejoindre, elle prend la fuite en direction du Jardin des Plantes et se volatilise derrière les buis centenaires du grand portail d’entrée.
Lorsque je pénètre à mon tour dans le parc, il n’y a pas âme qui vive, seulement le froid partout, le froid qui détoure chaque objet, chaque sentier, chaque tronc et chaque feuille et dit ceci, iel est à sa place maintenant, et entre les lignes que je trace, iel ne bougera plus. Alors le seul bruit que l’on entend parfois est celui d’une branche glacée au cœur, qui se brise et tombe.
Je reconnais certains arbres, à mesure que j’avance, je les reconnais depuis toujours. Il y a le long du sentier une haie de Pyracantha de Cô, ses baies rouges, sous le reflet du givre léger, clignotent comme des guirlandes lumineuses, me rappellent que Noël approche et me demandent si je crois encore à sa putain de magie. Je crois aux Pyracanthas de Cô, je réponds, je crois à leurs épines dures et à leurs fruits toxiques. C’est une chose immuable.
Derrière la haie soudain, la fille aux cheveux bleus réapparaît, elle siffle un air que je connais, l’air de ne pas me voir, là à un mètre de moi, et encore un mur infranchissable nous sépare. Attends s’il te plaît ! je prononce. Es-tu Sel ? À ce moment, j’ignore encore l’étendue des pouvoirs de Sel (sur moi), alors tout semble possible. La fille continue de siffler. Elle ne fuit plus. Elle étend ses bras devant elle pour bailler, dévoile de fins poignets paillés de reflets blonds, et je demande, es-tu Moi ? La fille m’ignore. Es-tu Clément ? Elle ricane. Pas la peine de te moquer, aide-moi plutôt, es-tu une personne de mon roman ? La fille aux cheveux bleus enfin se tourne vers moi, elle dit, d’accord ! J’accepte ! Qui veux-tu que je sois ? Je réponds, tu peux être par exemple une extra-terrestre venue sur Terre car ton peuple te déprimait trop, tu pourrais avoir voyagé de planète en planète à la recherche d’une amie tendre et fidèle sans jamais la trouver, jusqu’à ce jour où tu serais rentrée dans une agence baiseunmec.com et derrière une vitre tu m’aurais vue. Qu’en penses-tu ? La fille aux cheveux bleus répond, ma planète d’origine s’appelle Petit-Bourg-les-Neiges, mais vous terriens la connaissez mieux sous le nom de Felton512. J’ai fui ce monde parfait, sans nuit, sans drogue et sans mort, comme ça sur un coup d’tête, et à travers les galaxies j’ai cherché l’Amie tendre et fidèle. J’ai embrassé les feux et ils m’ont brûlée, embrassé les glaces et elles m’ont brûlée, embrassé les vents et ils m’ont perdue, mais toi Juliette, lorsque je t’ai embrassée, ce n’était qu’au prix de quelques écorchures, alors je décidai de rester sur Terre. Chez moi on m’appelle 4,5684,2114, mais ici tu peux m’appeler Marianne.
Nous avons traversé la haie et nous nous sommes écorchés.

CIément / fragment 59

Le sel la nuit, 2ème chant accompagné d’un chœur

courir le silence et frôler
parfois frôler de mon ombre l’étoile
arracher la fleur sans odeur
la broyer, s’en parfumer
et retourner courir le silence

vapoter des mueslis et de la brioche dorée
courir et pisser du sang, découvrir
les parois du labyrinthe de verre
souffler le feu au dos de tes encres
et par toutes les bâtardises qui formeront ta forme
trahir le noir de la nuit

Toustes se moquèrent car Juliette avait mélangé les couleurs comme une maternelle. C’est moche, c’est du vert caca-d’oie. Tu voulais pas faire du vert caca-d’oie quand même ?
Honteuse et humiliée jusqu’au plus profond de son âme d’artiste, Juliette attrapa et ajouta à son dessin toutes les couleurs qui lui tombaient sous la main jusqu’à obtenir le plus dégoûtant des noirs.

le bâtard de toutes mes biles
et tant pis si je cours le silence
et tant pis si je m’oublie à te chercher

Il y avait autrefois dans la bouche de Juliette deux langues, et sa bouche était close. Inexistante. Le sourire, ses variantes et ses dérives n’avaient pas encore été inventées.

je suis bâtie de pièces vides, de chambres clouées par des poutres où il est interdit de rentrer
où le vent siffle bien sûr, ou ce qu’on appelle le vent, c’est-à-dire le vide qui s’agite

Et autour de ses doigts il y avait d’autres doigts, qui ensemble formaient un poing solide et léger à la fois, creux et mystérieux à l’intérieur.

mon poing si je le ferme
rien ne peut s’y blottir sans étouffer
que mon sexe cabossé mais fidèle

CIément / fragment 58

365 jours de Sel, extrait

19 –
Sel,
Chaque nuit où je ne rêve pas de toi, je me réveille en sursaut
je retourne ma peau devenue trop chaude
et je pose une main ouverte sur le lit
pour recevoir l’astre lorsqu’il tombera
si tu te réveilles en sursaut.

CIément / fragment 57

Je m’endors sur le canapé et me réveille sur le carrelage. Une porte s’est ouverte et c’est Margot qui apparaît dans le couloir. Elle sort de la chambre d’amies et j’avoue être un peu déçue, j’espérais vraiment que Julien ait installé ses quartiers dans la salle de bain, quitte à ne plus me brosser les dents pour les jours à venir. Lorsque je découvre que Margot est nue, je fais semblant de dormir. J’ai de longs cils qui me permettent en toute circonstance de faire semblant de dormir. Par exemple, au jeu du Loup-garou, je suis une excellente petite fille.
(Mais il faut avouer ici que mes cils sont faux : lorsque je n’étais encore qu’un bébé, ma grand-mère les coupa aux ciseaux durant mon sommeil afin d’en stimuler la croissance, et ils poussèrent ainsi jusqu’à paraître vrais, jusqu’à faire croire à quiconque que je dormais lorsque je faisais semblant de dormir.)
(Aujourd’hui ils tombent, et il n’y aura bientôt plus de garde-fous pour veiller sur le château la nuit.)
Margot marche jusqu’au fond du couloir, ouvre la porte des toilettes et s’assoit pour faire pipi. Je l’observe avec attention. J’observe les lumières et les ombres exécuter des figures très précises sur son corps exact. Comme en concours de gymnastique, les figures semblent des figures imposées, mais lorsque genoux, bras et têtes se relâchent et ensemble se tressent, je vois le corps éteint dans sa beauté définitive, et je déglutis en silence.
Ensuite Margot retourne dans la chambre d’amies. J’ouvre les yeux. J’attends quelques minutes puis je vais me brosser les dents.

CIément / fragment 56

C’est la nostalgie du non-passé qui arrache à mes yeux leurs larmes
(les larmes sont le sang des yeux, c’est-à-dire leur souffle ; ainsi les êtres qui un jour cessent de pleurer perdent également toute faculté de vision ; premièrement, leurs yeux ne se tournent plus dans leurs orbites, telle la nuit qui appose aux images phosphorescentes et illisibles du jour un doux vernis de chambre rouge, afin de leur remplir le ventre d’une âme. Deuxièmement, leurs yeux refusent certaines couleurs, par exemple lorsque leurs yeux ont trop embrassé, ils refusent la couleur lèvres et la remplacent par une sorte de flou qui n’est ni du noir ni du blanc. (Cet effet est en parti visionnable dans le film Dans la peau de Franck Miller). Troisièmement, pour arriver à percer les veines des yeux, il faut y aller à coup de burin ; et même encore, c’est souvent l’œil qui finit par lâcher prise avant les larmes. Bref, il n’en reste rien.)
mais ce qui vient de l’intérieur est un poussin dans une coquille d’œuf, et rien n’est alors plus simple que de sortir
C’est la nostalgie du non-passé qui me fait fantasmer des corps qui ne sont pas les miens, qui auraient du l’être ou pu l’être, des milliers de corps de tous âges qui sont autant de vagins fantômes du véritable chemin, des corps que j’ai honte de revêtir et honte de violer et honte de soumettre et honte encore d’abandonner les robes et les chemises à travers les rues et les villes, mais maintenant je sais qui j’étais, à quinze ans je le sais, je le sais à seize ans, à dix-sept ans, à dix-huit et ainsi jusqu’à vingt-quatre. Je me suis vue, je me suis croisée, je me suis aimée : c’était moi. Tout autour de moi c’était moi.
Mais le monde a les yeux brûlés et ne pleure pas et ne respire pas. Je suis de couleur bleu éteint.

CIément / fragment 55

il y a* le cri que j’adresse aux étoiles trop souvent
aux étoiles qui brillent comme aux étoiles mortes
mais de là où je suis
peuvent-elles entendre seulement

(* : Clément a dit un jour que ma prose était reconnaissable à cette expression que j’utilise à tort et à travers. Depuis ce jour, je l’utilise exclusivement chaque fois que je veux qu’il me reconnaisse. J’appelle cela « écrire mon nom à (l’infini moins un) plus un ». J’utilise cette même technique lorsque j’écris le mot « libellule », le mot « miette », le mot « loup », le mot « quasi-bilatéralité-et-parcimonie » ou le mot « Juliette »)

CIément / fragment 54

Lorsque je rentre du travail, je constate aussitôt que les quatre portes du couloir sont encore closes ; seules sont visibles quelques entrailles de lumières dégorgeant de ma chambre – des dentelles et de la chair vivement blanche.
Je marche jusqu’aux toilettes et enjambe les entrailles de la nuit que le jour commence à moisir. (Il y a parfois dans la lumière perdue au fond d’une pièce des amas de poussière qui flottent sans tomber, pendant des jours et des jours, et je crois que c’est exactement ceci, les entrailles de la nuit saoule ou morte de moi/nous.)
Le couloir est interminable, trois portes à gauche, deux portes à droite, tout au fond les toilettes, et voilà, je veux dire voilà c’est fini, tout le reste est composé du même vide
sans les portes pour m’indiquer le sens, je tomberai, je me perdrai entre les murs ou je marcherai tête en bas sans m’en rendre compte
je ferai l’insecte fuyant la nuit et je me cognerai à tous les ersatz du jour, c’est-à-dire tous les murs vides
et enfin je ferai la feuille à l’automne fatiguée
après le sol le ciel et vice-versa, si je n’avais pour me diriger quatre portes fermées, une porte de toilettes entrebâillée et le cadavre de ma nuit à enjamber.
Je fais pipi mes quatre heures de boulot.
« putain de transpiration de stress de merde !!! »
« marre de devoir négocier avec les gens dans ce putain de bordel de merde de métier de balais à chiotte »
« cassent les couilles tous ces putes et cons qui ne viennent pas se présenter et s’assoient comme s’il s’agissait d’un putain de moulin. Je vous propose de bien et très profondément aller vous faire enculer avec du gravier et du verre pilé, ça vous débloquera toute la merde qui y croupit depuis votre naissance <3 <3 <3 »
Les jours passent vite. Les salaires tombent et j’ai envie de dire à mon employeur : vous n’êtes pas obligé de me donner le chèque au jour près, je ne suis pas pressée, ce n’est pas grave si la compta a fait une erreur, je peux attendre dix jours de plus que prévu, de toute façon tout cet argent ne me sert qu’à acheter des beignets aux fraises et des bières à longue fermentation que je mange et bois dès que je sors du travail, peut-être que je pourrais ne pas venir travailler demain et alors ne pas manger de beignets au fraise et de bières à longue fermentation et en échange vous n’auriez pas à me payer et ainsi je crois que nous pourrions nous considérer comme quittes, n’est-ce-pas ?
(Je fais pipi très longtemps car j’ai un problème à mon sexe que j’aborderais peut-être plus tard – mais rien n’est moins sûr ; même les morts, genre p/Pierre ne connaissent pas ce secret.)

Et puis il y a cette fille qui sonne à la porte d’entrée
(j’ai probablement dû laisser le portillon ouvert en rentrant, alors elle a traversé le jardinet ; il y avait ceci* à sa gauche et cela* à sa droite mais elle n’a rien vu, elle a simplement sonné à la sonnette puis elle a continué à se rouler une cigarette, un filtre serré au coin des lèvres, genre ça y est je suis sa petite copine ou sa dealeuse ou son plan cul du foutu lundi soir.)
: c’était cette fille que j’ai rencontré au boulot quelques jours plus tôt accompagnée de sa mère
: Margot
une alpha aux longs cheveux noirs – que j’ai d’abord confondue avec Anaïs
la voix un peu éraillée ou peut-être trop puissante, trop assurée pour quelqu’un de son âge –j’en ai plus du double et j’aimerais faire autant de bruits, autant de sons différents lorsque je parle… alors les gens diraient de moi pour se rassurer de la faiblesse de leur voix que je ne suis qu’une fumeuse invétérée.
Et aussi les mêmes yeux noirs-sans-peur
tatoués noir-de-cent-ans pour faire peur
Elle marche sur le perron jusqu’à la baie vitrée du salon puis plaque ses mains et son visage contre la fenêtre pour tenter de voir à l’intérieur : elle me voit à l’intérieur.
« Coucou, dit-elle en secouant la main. Est-ce que Julien est là ? Tu peux m’ouvrir ? »
Je ne sais même pas où est Julien, et s’il est encore là j’ignore dans quelle pièce. Lorsque je m’apprête à lui répondre qu’il est parti ou dort encore et ne veut pas être dérangé, Julien apparaît soudainement derrière moi, uniquement vêtu d’un caleçon représentant des petits koalas qui proposent « un petit koalin ». Il me sourit et cela signifie : « coucou Juliette, je te fais pas la bise car je pue de la gueule ». Il ouvre pour moi la porte d’entrée. Il embrasse la fille alpha sur la bouche et je détourne le regard avant de trouver un adjectif à ajouter à cette scène. Après quoi ils disparaissent dans le couloir et ses quatre portes closes ; j’ignore laquelle ; j’entends seulement le claquement, le cliquetis du verrou et un objet, une chaussure probablement, que l’on jette contre un mur en contreplaqué.
J’aurai aimé dire à Julien que cette fille a tout juste seize ans mais je pense qu’il le sait déjà et s’en fiche.

Je pars au boulot. Je fume de la vapeur arôme smoothie fraise pomme banane et je trouve ça très bon.
Lorsque je rentre, les quatre portes sont toujours closes et la maison semble déserte.
Des rires et des cris m’interpellent parfois mais j’ignore d’où ils proviennent.

(* : voir Appendices « Botanique » (actuellement indisponibles))

CIément / fragment 53

365 jours de Sel, extraits

17 –
Sel,
Je crois que tout t’intéresse et je crois que tu es capable de tout faire. Je crois que la peur ne t’effraie pas ; je crois qu’elle surgit en toi lorsqu’il est trop tard.
Selon moi, tu es un très mauvais oiseau, mais en tant qu’humaine, tu es parfaite.

18 –
Sel,
Il existe dans toutes les langues une infinité de mots secondaires. Plus précisément, il en existe une infinité moins un, et cette infinité moins un de mots secondaires est la longue très longue description du « un » restant – toi – au total égal à tout.

CIément / fragment 52

Le carnet traîne sur le bar américain de la cuisine. C’est un carnet à spirale de la marque Muji. Dos et couverture noire. L’étiquette de prix, placée sur le verso, est recouverte de kanjis et les seules inscriptions lisibles sont le chiffre 231 – qui est sans doute le prix en yens, ainsi que l’adresse internet de la marque Muji.
Quelqu’un a écrit sur la couverture, en lettres blanches et rondes d’écolière :

Cahier des rêves
(en bas à droite)
J’ouvre le carnet à la première page qui s’accroche à mes doigts, la page la plus épaisse ou la page la plus lourde – mes mains sont deux tamis qui laissent filer le petit sable. Je tombe sur la dernière page écrite.

27/09/2018
(les précisions exprimées entre parenthèses sont des suppositions, pour ne pas dire des statistiques, pour ne pas dire des calculs)
Lors d’une sorte de voyage scolaire, je me rapproche de (Sel) .
(Dans le carnet le prénom est différent, mais il s’agit en réalité de la même personne ; pour plus de clarté, je l’ai donc remplacé.
Il est à préciser que la scène se passe lors d’une soirée de ce voyage scolaire).
Elle se déshabille pour me montrer les parties de son corps. D’abord ses fesses, disant « prends-moi », mais pour autre chose. Je lui caresse brièvement les fesses, en fait je les empoigne, et frôle sa chatte.
(Julien hésite. Il sait que Sel dit « prends-moi » en tendant un objet dont il ne se souvient plus la forme et dont il se saisit malgré tout, mais devant ce pantalon baissé et ces fesses nues, le message ne lui paraît pas évident. Ainsi près avoir empoigné les fesses de Sel et frôlé sa sexe, il s’excuse à demi-mot. Sel sourit comme une cruche pour essayer de paraître aussi cruche que Julien.)
Ensuite, elle ouvre très vite son chemisier pour me montrer ses seins. Quelqu’un d’autre regarde.
(La personne se trouve derrière Sel).
Alors je me jette sur ses seins pour les cacher. Je lèche un téton. Ma tête y est engouffrée. Je serre ses seins avec mes mains, pour les cacher, pour les serrer contre moi.
(Il s’agit de la dernière page du carnet.
Julien a peut-être écrit ça dans la nuit.
Je n’ai rien entendu… Aucun bruit…
Nous sommes le 27 septembre 2018, date du rêve.
Peut-être Julien avait-il déjà écrit ce rêve et attendait simplement que j’y appose mes notes en bas de page…

Ou peut-être s’agit-il d’un carnet écrit par un Julien insomniaque,

Ou peut-être encore s’agit-il du carnet de quelqu’un qui rêve de Julien,
et qui, me laissant écrire, en toute amitié, mes notes en bas de page,
rêve peut-être également de moi ?

Je remets le carnet en place et avec mon smartphone photographie sa position exacte sur le bar américain.

CIément / fragment 51

Je me lève le lendemain matin aux alentours de onze heures. Toutes les portes du couloir sont fermées, le salon est vide, la cuisine et la buanderie aussi, le jardin désert. Julien dort probablement derrière une des portes fermées, mais j’ignore laquelle, il y en a quatre, et ce n’est pas dans ma mentalité d’aller déranger les gens en plein sommeil.
En attendant son réveil – est-il seulement encore là ? – je m’enferme dans ma chambre pour accomplir mes prières matinales.

La vidéo s’intitule Very Young Tiny Webcam Girl ass finger et diffuse l’image d’une jeune femme blonde, les cheveux en dreadlocks lui tombant jusqu’aux seins. Elle porte un tatouage de feuille d’olivier sur l’épaule droite et une sorte de montre connectée au poignet du même bras. Sur ses hanches sont repliées sa tunique et sa culotte et dans sa sexe un sextoy connecté envoie des vibrations à chaque fois qu’un voyeur lui envoie un pourboire : alors une petite clochette retentit et parfois la jeune femme y répond par un petit gloussement. Elle est agenouillée sur une chaise de bureau et remercie régulièrement les internautes ou parfois écrit sur son clavier d’ordinateur. Au bout de 5mn, elle s’équipe de lunettes de vue à monture noire et remonte une partie de sa tunique sur ses seins. Elle passe les quinze minutes suivantes à s’enfoncer le majeur dans les fesses, ou le majeur et l’index dans les fesses, et enfin, un plug anal couleur argent dans les fesses. Sur le mur face à nous/moi, une tapisserie mandala me fait penser aux plumes d’un paon.

CIément / fragment 50

Il s’est assis dans le canapé. Il a roulé une cigarette et lorsque je lui ai dit qu’il ne pourrait pas fumer dedans, il m’a demandé un cendrier. Il a allumé la cigarette et a dit que ça ne le dérangeait pas de fumer dedans mais qu’il préférait éviter de faire tomber les cendres sur le carrelage, bien qu’il savait parfaitement s’accommoder et que ça non plus, ça ne le dérangeait pas. À côté de lui était posé son manteau-baluchon rempli à ras bord de mouchoirs, et nombre d’entre eux s’étaient déjà répandus un peu partout dans la pièce. J’attendais impatiemment le début de la conversation, du pourquoi était-il là, mais chaque fois qu’il commençait une phrase, Julien réclamait quelque chose à boire, ou Julien me demandait pourquoi il n’y avait aucun meuble, ou Julien s’intéressait à une plante quelconque dans le jardin, ou Julien me demandait si l’hiver avait été froid et s’il y avait eu des moustiques et des coccinelles en été, ou Julien proposait de me rouler une cigarette, ou Julien me disait qu’il fallait que je trinque avec lui, ou Julien me parlait du calendrier de l’Amour Exact qu’il avait créé, ou Julien me questionnait sur mon propre calendrier de Sel, et lorsque Julien me demanda dans quelle pièce il pouvait dormir parce qu’il commençait à être fatigué, je lui répondis seulement le salon, la salle de bain ou le dressing, comme tu veux.

CIément / fragment 49

Je suis assise sur ma chaise de bureau, un opinel à la main, et du bout du pouce j’inspecte la lame émoussée.
On m’a offert pour mon dernier anniversaire une pierre à tailler. J’ignore comment elle s’utilise, mais j’essaye d’affûter le couteau.
La peau humaine est plus dure que du marbre, et je me dis que l’on pourrait enterrer le marbre sous la peau, ça ne serait pas si lourd et les poumons ne seraient pas plus à l’étroit qu’ils ne le sont contre le cœur. Nous sentirions parfois en nous frémir le marbre froid et peser le marbre lourd, comme nous sentons parfois frémir le cœur fragile et peser le cœur gonflé. Mais nous saurions qu’à l’intérieur du marbre ne se trouve rien d’autre que du marbre ; cela nous ferait oublier le mensonge de la douleur.
Cinq minutes plus tard, la lame semble aussi fine que le dernier rayon de jour avant la nuit éternelle. Mais…
La peau humaine, si fragile quand elle frôle des orties ou des ronces, résiste à peu près à tous les objets humains, mais si par un quelconque acharnement ils parviennent à la transpercer, alors la douleur est immonde : droite et propre.
En comparaison, la blessure de la rose que l’on croyait sans épine n’est que douceur. Elle nous taille au hasard d’un chemin et, quelques secondes plus tard, car les yeux n’ont encore rien vu, la douleur seulement apparaît, plus légère que le battement de cœur d’un torse posé sur mon torse. Je voudrais que l’épine de la rose que l’on croyait sans épine écrive pour moi, à ma place sur ce marbre nerveux. Je désire seulement, trois ou quatre jours, me souvenir de ce moment en une caresse sur mon bras barbelé. Passer la douleur vive, passer le dernier éclat de lumière qui se perd dans la chair.
Je ne fais rien. Des gribouillis. Je me lève, couloir éteint. Une seule lumière me suffit, car la lumière reste longtemps accrochée à mon front lorsque je m’en écarte. Elle s’évapore par l’ombre tel un lac asséché, et il ne reste dans ses derniers instants que deux petites mares rayonnantes sur mes tempes. Ce n’est pas ce que je vois bien sûr, c’est ce que je ressens ; j’aime me donner des pouvoirs spéciaux. En réalité, la maison est à moitié vide et il est impossible de se cogner à quoi que ce soit.
Dans le salon, je m’approche de la baie vitrée et de sa vue détestable sur la rue. Les mouchoirs sont encore éparpillés ça et là, et rien, pas même une brise légère, ne semble les avoir remué. Les volets des voisins sont fermés, peut-être qu’ils guettent à leur tour derrière leur haie, mais je ne compte pas sortir ni ramasser ce merdier, ni maintenant ni jamais.
Je fais des ronds de fumée avec ma nouvelle cigarette lorsqu’une silhouette apparaît au bout de la rue, côté canal, c’est-à-dire côté-d’où-viennent-les-cassos. La silhouette avance doucement vers la lumière d’un lampadaire, assez pour que je l’identifie plus clairement : c’est un homme de taille et de corpulence normales, cheveux courts, barbe légère, jamais vu dans le quartier. Il fume lui aussi, mais une cigarette comme avant, à fumée grise. Il avance d’un pas tranquille – au moins n’est-il pas saoul, me dis-je – mais découvrant les mouchoirs au sol, plutôt que de zigzaguer à travers, il commence à les ramasser un à un. Il les fourre dans ses poches, et lorsque ses poches sont pleines, il retire son manteau et en fait un espèce de baluchon où il fourre tous les autres mouchoirs. Je le regarde faire ainsi pendant de longues minutes, une heure peut-être. Je me suis cachée derrière le canapé et seule une partie de ma tête dépasse. Au fur et à mesure que la rue se nettoie, l’homme approche de la maison, jusqu’à ce qu’il ne reste plus un seul mouchoir. Alors il se plante devant mon portillon et appuie sur la sonnette.
« Je t’ai vue Juliette, hurle-t-il. Allez, ouvre-moi bordel ! »
Lorsqu’il répète : « Allez, ouvre ! Ou alors je raconte tout à tes voisins. », je sors en trombe de la maison et arrivée à quelques mètres du portillon, je le menace avec mon téléphone : « Je vais appeler la Police, Monsieur. Je ne sais pas ce que vous voulez.
– J’ai ramassé tous les mouchoirs, dit l’homme, car je pense que tu devrais les garder. Il y a des gens malintentionnés qui pourraient en faire mauvais usage.
– Ce ne sont pas mes mouchoirs. Vous travaillez pour la Mairie ou quoi ? Vous n’avez pas à être là. Je vais appeler la Police !
– Ah bon ? Tu connais le numéro ? dit-il d’un air railleur.
– (Il n’y en a pas cinquante ; je réfléchis, c’est le 15 ou le 16 ou le 17.) Bien sûr que je le connais.
– Alors ?
– Alors quoi ?
– Quel est le numéro que tu veux composer ?… Faisons comme si j’étais la dame des renseignements… Je vous écoute Mademoiselle, quel destinataire tentez-vous de joindre ?
– (Je fais semblant de taper deux chiffres sur mon téléphone). Ça sonne…
– D’accord, j’attends…
– Mais bordel vous êtes qui ? (J’entame une conversation imaginaire avec la Police mais m’arrête assez vite. L’homme répond enfin).
– Petite voleuse va, je suis Julien. »

CIément / fragment 48

Lundi et vendredi sont les jours des poubelles noires, celles qui sont pleines de croûtes de fromage, d’os de poulets et de mouchoirs dégueulasses. Mais lundi et vendredi c’est beaucoup pour quelqu’un comme moi, qui mange peu de fromage et peu de poulet et ne jette à peu près rien sauf des mouchoirs si dégueulasses que je n’ose même pas les brûler. Du coup je sors peut-être ma poubelle toutes les deux ou trois semaines et c’est bien suffisant. Le camion passe entre 5 et 6 heures environ, à moitié endormie je l’écoute et visualise sa progression dans la rue, il s’arrête devant chez moi, ronronne quelques secondes puis repart. Je ne sais pas à quoi il ressemble, ce n’est peut-être même pas un camion après tout, ce matin plus que jamais je me questionne, peut-être qu’il s’agit de : une vingtaine de cochons affamés, mais pas sûr, non, ce matin en ouvrant les volets et en découvrant dans la rue mes poubelles éventrées et leur déplorable contenu disséminé à plus de cent mètres à la ronde, je me dis qu’il s’agit de : connards de chiens affamés de sperme. Deux voisins sont sortis de chez eux, ils ne sont pas en train de se plaindre du fait que la mairie ait embauché des abrutis de chiens pour ramasser les ordures de la ville, ils discutent de moi, ils discutent du fait que mes poubelles ne contiennent absolument rien d’autre que des mouchoirs usagés, ils discutent des autres personnes bizarres qui habitent le quartier, ils discutent ainsi depuis plusieurs heures sans doute, depuis l’aube ils attendent que je sorte, ils attendent car ils veulent voir mon nouveau visage pour la première fois. Ils peuvent attendre.
Je n’ouvre aucun autre volet, et pour ne pas me faire remarquer davantage, décide de ne pas refermer celui déjà ouvert. Dans la douce pénombre et les embruns de lumière de la chambre percée, je rejoins l’arrière-terrasse. Je jette un œil sur les champs à l’horizon : les trois corbeaux n’ont pas bougé, ils fouissent la terre à la recherche de quelque chose. L’un d’entre eux relève la tête et me rappelle que ce n’est pas encore l’heure. La cabane demeure imprenable. Par ici, rien n’a changé.
Je rejoins la haie de sapins au fond du jardin côté nord et sans un bruit la remonte jusqu’à me retrouver côté rue.
J’écarte quelques branches et enfonce ma tête dans les feuilles. Les deux voisins n’ont pas bougé. Ils semblent agacés mais visiblement pas étonnés que je ne sois pas encore levée. L’un d’eux fume une cigarette, celui qui est un homme, et l’autre regarde quelque chose sur son téléphone, celle qui est une femme. D’après mes observations antérieures, l’un est retraité et l’autre une personne au foyer. Ils attendront probablement là toute la journée, jusqu’au coucher du soleil, et ensuite se posteront à leur fenêtre jusqu’à minuit environ, prêts à se jeter sur moi dès que je sortirai. Mais je ne sortirai pas. Quelqu’un va bien venir ramasser tous ces affreux mouchoirs. Moi je ne suis pas responsable. Ce ne sont rien d’autres que des mouchoirs blancs après tout.

CIément / fragment 47

Aujourd’hui j’ai planté une quinzaine de bulbes de crocus dans une jardinière. Cette jardinière est en fait l’ancien pot d’un gros bonsaï de ficus benjamina acheté chez Ikea. Quant aux crocus, ce sont des fleurs à bulbes qui fleurissent en hiver.
Ensuite, j’ai nettoyé la terre sur une tranchée de trois mètres environ et j’y ai semé des graines de Navet Rave d’Auvergne Tardive à Collet Rouge. Je n’ai jamais goûté un seul navet de ma vie et je ne pourrais pas dire exactement à quoi cela ressemble. Il y a un navet dans le film d’animation Le Château Ambulant, mais ça n’aide pas, selon moi, à se représenter ce qu’est un navet, à moins de savoir déjà ce qu’est un navet.
Pour remplacer le terreau, j’utilise la terre toute fine que les taupes déposent un peu partout en petits tas dans le jardin. C’est une terre aussi fine que du sable, mais plus riche et fraîche que n’importe quel terreau. Avec leurs ongles affûtés, les taupes décomposent la terre avec patience ; racines, insectes et vers sont lacérés et réduits en une poudre extra-nourrissante de potassium, phosphore, azote et fer. Grâce à cette petite astuce, je n’ai plus de colère particulière envers les taupes. Ce qu’elles font, cela s’appelle au minimum du travail d’orfèvre.

Avant tout cela, j’ai baillé bouche fermée toute la journée derrière mon comptoir d’hôtesse d’accueil/réceptionniste. (Je crois qu’il existe un troisième état de conscience, qui se développe en ce moment, ces dernières années, aussi différent que ne l’est le sommeil de l’éveil, un état nommé « déguisement », un état nommé « théâtre », où le costume est l’égal de la personne qui le porte, en terme de présence et en terme de domination et de possession de l’autre, et un état devenu absolument naturel à notre époque.
L’éveil, lui, est devenu plus rare, plus intense mais plus rare.
Le sommeil, lui, est devenu : impossible, ou, pour moi, devenu : un somptueux tombeau avec écran 3D.)
Sur les coups de quinze heures, une jeune fille et sa mère sont entrées dans la salle d’attente climatisée. La mère s’est avancée vers moi, a dit son nom et son heure de rendez-vous et j’ai dit oui c’est bien ça, merci installez-vous, avec un grand sourire que les gens adorent, un sourire sincère de type troisième état, mon sourire, et ils disent aux docteurs ou me disent parfois, vous êtes vraiment gentille mademoiselle, et au téléphone également, quel plaisir quand on tombe sur vous, alors il faut le dire, n’est-ce-pas qu’il faut le dire ?
La mère et la fille se sont installées sur la rangée de chaises en face de moi et je faisais une sorte d’obsession sur la fille, parfois sur les seins de la fille, tandis que quelqu’un au comptoir me disait que j’étais d’une élégance folle dans cette chemise blanche de marque italienne. Parfois le téléphone sonnait et quelqu’un me traitait de grosse pute et de merde ; par exemple, je disais au téléphone : pardon monsieur, je n’ai pas de rendez-vous disponible avant jeudi prochain, et alors le gars me disait qu’il viendrait me tuer si jamais il arrivait malheur à je sais pas qui et il me traitait d’espèce d’enculé puis raccrochait. En face de moi, j’essayais de ne pas regarder la fille et les seins de la fille étroitement serrés dans une sorte de pull H&M couleur crème.
Je transpirais selon la chance, la malchance et l’humeur des gens, je transpirais par grandes vagues et par marées inattendues, et si on l’observait en détails et avec intérêt, pour un médecin du travail du futur ma chemise blanche dessinait l’oscillogramme très précis de mes anxiétés. C’était immonde, mais invisible je crois à l’œil nu.
Ensuite, la mère et la fille sont entrées dans le bureau d’un docteur, et pendant toute la durée de la consultation, les gens ont continué de me dire combien j’étais charmante et combien j’étais une salope.
J’ai commandé une cigarette électronique sur internet et je me suis dit que lorsqu’il n’y aurait pas grand monde dans la salle d’attente, je fumerais discrètement sous le bureau en gardant la fumée longtemps dans les poumons pour que rien ne ressorte, le souffle Alexandre et la gueule Anaïs, imparable-je-vous-emmerde, au moins le temps de laisser filer le temps pour croiser de nouveau une jeune femme / une jeune femme comme moi (pas moi maintenant ou moi jamais, mais : absolument moi), et y chercher quelque chose encore, ma vie perdue, ma vie orpheline, pour l’enterrer ou l’inverse (même si l’inverse est évidemment tout ce que nous souhaitons – mais il n’est jamais facile de se sacrifier pour la bonne cause, même pour sa propre cause.
Toutes les erreurs de langage à mon propos, les excès et les injures, les hauts et les bas, ne sont que des failles du système ; je ressemble à : la formule d’origine avec un orteil de grenouille et du sang de vierge en moins, remplacés par une crotte de nez commune et trois gouttes de pisse. Et, à ce moment de l’histoire, je prenais la place de : la fille dans le bureau de la docteure, aux yeux verts et aux seins étroitement serrés dans une sorte de pull H&M couleur crème.)

CIément / fragment 46

Peut-être que dans sa lettre totalement illisible, Clément me demandait pourquoi le chapitre un durait si longtemps alors que celui de l’œuvre plagiée n’excédait pas cinq ou six pages.

Je pris mon stylo et une feuille et écrivis :

Dans le chapitre un de l’œuvre plagiée, selon toute vraisemblance, Alexandre n’est pas encore mort, il faut pour cela attendre le chapitre deux, tandis que dans mon texte, dès les premières lignes, dès le premier mot et avant, Jean-Croque est déjà sacrément en décomposition. Alors tu vois, comme dit le proverbe, les morts n’ont pas de montres, et d’ailleurs moi non plus, je sais même pas encore si je devrais pas passer directement au chapitre trois.

CIément / fragment 45

Chanson de Mabon

Au premier jour de l’automne, les corbeaux déploient
leurs pattes racornies et enchevêtrées
en un bruit de branches qui craquent,
et lentement se lèvent
plus haut que les grues,
sur une ombre plus fine que celle du blé.
Dans les champs ils se confondent aux rayons
du soleil qui meurt.
Ils ramènent le feu vers les souterrains.

CIément / fragment 44

J’ai reçu une lettre postale de Clément ; c’est en réalité une lettre que j’ai moi-même envoyé à une adresse imaginaire il y a une douzaine de jours ; j’ai fait en sorte qu’aucun facteur, même zélé s’il en est, ne puisse la trouver. Voici l’adresse : Juliette n’avait pas peur, 15, rue des trois corbeaux, 12150 Sel-sous-Mezyeux. Elle est en partie recouverte par l’encre du tampon « n’habite plus à l’adresse indiquée, retour à l’envoyeur ».
Lorsque je l’ouvre, je découvre deux feuillets remplis à ras bords de mots illisibles, que je sais écrits de la main gauche par une droitière, et dont je suis incapable de relire quoi que ce soit. Seule la signature m’est familière : Clément.

CIément / fragment 43

Mon visage est si grand
que les larmes n’en tombent jamais
Si grand que parfois
alors qu’il pleut sur l’œil
il resplendit sur le front
Et si grand que la nuit et le jour
s’ignorent comme sur Terre
lorsqu’ils traversent les faces et les arêtes
du miroir écaillé

C’est de là que viennent mes rides
de trois femmes qu’on arrache à elles-mêmes
(la première femme est une fillette
avec des bleus sur les jambes,
la deuxième femme est une jeune femme
avec des bleus sur les bras,
la troisième femme est un homme
sans bleus, sans jambes, sans bras)

CIément / fragment 42

365 jours de Sel, extraits

15 –
Sel,
J’ai rêvé de toi cette nuit. Il n’y avait personne d’autre que nous. Il n’y avait pas de lieu et j’ignore si nous étions jeunes, si nous étions vieux ou si nous étions exactement exacts à maintenant. Ce n’était pas que j’avais tout oublié au réveil, car je n’avais rien oublié ; dans ma mémoire tout était clair : j’avais passé un siècle avec toi, en toi et en moi, un siècle pour une vie et je me sentais riche de l’indicible, de l’invisible et de l’immortel. Dans toute sa modestie, j’avais compris que l’univers tenait entre quatre lèvres.